Mercredi 2 décembre 2020

CULTURE – Histoire de la musique shanghaienne 1/2

Par Le Petit Journal Shanghai | Publié le 12/12/2019 à 21:30 | Mis à jour le 14/12/2019 à 10:27
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La scène musicale shanghaienne est l'une des plus dynamiques du monde : que ce soit dans les bars jazz ou les dancefloors technos, les possibilités de sorties sont nombreuses. On peut aussi entendre les Chinois étaler leur répertoire dans les parcs où les chorales et danseurs amateurs se relaient au fil des jours. Enfin, les innombrables karaoké, produit asiatique par excellence, ont trouvé en Chine une terre d'accueil particulièrement favorable. Quelles sont donc les raisons qui font que la culture musicale soit si vivante à Shanghai ?

 

Opéra de Kunshan

Pour parler des rapports entre Shanghai et la musique, il faut remonter aux origines de la ville pour comprendre les liens étroits entre le "Paris de l'Orient" et les styles musicaux variés qu'elle héberge aujourd'hui. L'Opéra de Kunshan, ville située à quelques kilomètres de Shanghai est en effet l'un des plus anciens spectacles musicaux de Chine qui a essaimé à partir du 16ème siècle. "Le Pavillon des Pivoines", l'un des classiques de l'Opéra Kunqu, a récemment été remis au goût du jour par le metteur en scène taiwanais Bai Xianyong pour être régulièrement joué au tout nouveau Shanghai Oriental Art Center de Pudong. Le genre de l'opéra n'a en fait jamais quitté Shanghai, même aux années les plus sombres de la ville puisque les fameux huit "opéras rouges" écrits par la femme de Mao, Jiang Qin originaire de Shanghai, ont été joué pendant toute la période de la Révolution Culturelle !

 

L'influence russe

Mais c'est bien évidemment de la confrontation avec la culture occidentale qu'est venue la spécificité de Shanghai dans le domaine musical. Les années 1920 et 1930 en particulier voient arriver en ville des masses de réfugiés "Russes Blancs" fuyant la Révolution d'Octobre. Ce sont eux qui vont "animer" la ville, notamment le long de l'Avenue Joffre, l'actuelle Huai Hai Road, où s'installe une grande partie de la communauté russe, pour des raisons linguistiques entre autres (on parle Français à St Pétersbourg). Le segment compris entre la route du Père Robert et la Route Pichon (Ruijin Road et Fenyang Road) est alors appelé "Petite Russie" et le triangle des Routes Henry et Doumer (Xinle Road et Donghu Road) "Petit Moscou", tant ces lieux sont investis par la communauté russe.

On y compte de nombreux restaurants, cafés et des night-clubs russes comme le DD's ou encore l'Arcadia, la plupart animée par des musiciens russes. Au coin de la rue Maoming et Changle (alors Cardinal Mercier et Bourgeat), le Lyceum Theatre héberge le premier Orchestre Symphonique de Shanghai, emmené par un chef d'orchestre russe. On y jouera des opéras comme "Rigoletto" dans les années 30 ainsi que de nombreux des ballets. La célèbre danseuse anglaise Margot Fonteyn, élevée a Shanghai, y aura comme professeur de danse un maître de ballet russe. Dans les clubs et hôtels comme l'Astor, près du Bund ou encore le Majestic sur l'actuelle Nanjing West Road, les orchestres sont quasi exclusivement russes. Aussi, quand la ville s'enrichit sous le régime de Chiang Kai Shek, ce sont naturellement des Russes qui vont faire danser les élégantes au son du Jazz et du Charleston, alors à la mode.

 

Le monde de la danse

Il faut dire qu'à partir de la fin des années 20, la culture de la danse bat son plein à Shanghai. Dans ce qui est l'équivalent de nos Années Folles en Europe, la ville développe alors son propre style: le "haipai" ou "style de Shanghai". Parmi les symboles visuels de cette période figure la robe-drapeau ou "qipao" dont se paraient les "wunu" ou hôtesses de bal chinoises. Cette robe très moulante tire son origine de la robe manchou que revêtaient autrefois les armées des Qing mais qui a évolué pour dégager les épaules, affiner la silhouette féminine et montrer les jambes. Les romans d'Helen Chang ou de Mu Shiying évoquent ces "Modeng" (modern) girls qui se font friser les cheveux et fument alors des cigarettes américaines Chesterfield.

C'est l'époque du "taxi-dancing", un nouveau moyen pour les femmes modernes de gagner leur vie. Les tours de bal se payent de quelques cents à plusieurs dollars selon les endroits et les partenaires. Nombreuses sont en effet les actrices de cinéma chinois qui complètent leurs revenus en dansant, en plus des tournages et de la publicité qui utilise leur image pour vendre du savon ou du tabac. Du côté des femmes européennes, ce sont bien sûr les femmes russes qui brillent dans les soirées et après-midi dansants du Shanghai des années 30. Les endroits comme le Cercle Sportif Français ou le Canidrome sont les salles de bal les plus en vue, mais il y a plus d'une trentaine de ces lieux de danse dans tout Shanghai. La zone de la Place du Peuple était alors surnommée "Entertainment District" car elle comptait à elle seule plus de la moitié des bars et dancings de la ville !

 

La chanson shanghaienne

La chanson est aussi un point de repère important de cette culture du "haipai". L'une des plus célèbres chanteuses de l'époque est Yao Li qui chante "Rose, Rose, I Love You" à l'Hôtel Yantse, près du Champ de Courses. Egalement Zhou Xuan, qui interprète le fameux "Ye Shanghai", hymne à la nuit shanghaienne qui sera repris de maintes fois par la suite. Ces textes qui traitent d'insouciance et de légèreté sont irrémédiablement liés au patrimoine musical de Shanghai. Ce style superficiel est pleinement assumé par les Shanghaiens dans une Chine en perpétuelle guerre et peut se résumer dans le dicton shanghaien "Ma zhao pao, wu zhao tiao" (les chevaux courent toujours et on continue de danser), affichant le peu d'intérêt pour le monde extérieur tant que l'on peut encore s'amuser !

La culture musicale shanghaienne est étroitement liée à l'identité de la ville. Malgré les difficultés et les bouleversements historiques ou politiques, la musique est restée vissée à l'âme shanghaienne, et ce pour notre plus grand plaisir !

Didier Pujol pour Le Petit Journal Shanghai

 

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