Vendredi 25 septembre 2020

ARTISANAT - Taohuawu, les estampes du nouvel an chinois

Par Elise Pouget | Publié le 14/01/2020 à 22:02 | Mis à jour le 15/01/2020 à 00:54
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Les estampes chinoises du nouvel an (年画 níanhùa) produites à Suzhou durant les dynasties Ming et Qing étaient omniprésentes dans les foyers. Reflétant les espoirs et idéaux du peuple, elles étaient essentielles à la fête du nouvel an. D'un grand intérêt artistique et graphique, ces estampes délicates se rencontrent encore de nos jours mais il faut bien chercher ! 

Les Chinois ont découvert cette technique d’estampage vers le VIème siècle. Au fil du temps, les techniques se sont développés et les estampes furent utilisées lors des festivités traditionnelles et notamment le Nouvel An Chinois.

Plus qu’un objet d’art, les estampes ont une valeur spirituelle aux yeux des Chinois. L’estampe permet d’attirer le bonheur, de chasser les mauvais esprits et de protéger l’année à venir. A travers ses thèmes illustrés, ces estampes reflètent les mœurs, l’état d’esprit et le goût esthétique de la population. 

 

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Suzhou, ville d'art de la Chine classique

Ces estampes sont produites en Chine depuis la dynastie des Song (960-1127 après JC) mais ont véritablement connu leur âge d'or sous la dynastie des Ming puis des Qing. Cette période de paix et de prospérité était propice aux développements des arts et des techniques. Les gravures sur bois de Taohuawu sont l'un des plus beaux exemples d'expressions d'art populaire chinois et figurent sur la liste du patrimoine culturel immatériel mondial.

 

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Suzhou était alors un cœur économique et culturel du pays, avec une abondante production d'art et d'artisanat. La spécificité de son urbanisme, ville d'eau aux multiples canaux et ponts en demi-lune et parsemées de magnifiques jardins classiques, offrait également un panorama pictural inspirant les artistes.

Les archives historiques indiquent que parmi la cinquantaine d'ateliers de Suzhou, les deux tiers étaient situés dans le quartier de Taohuawu. Les artisans venus de toute la Chine produisaient plus d'un million d'œuvres par an, dont beaucoup ont été exportées de la province du Jiangsu vers toute la Chine, l'Asie du Sud-Est, l'Europe et le Japon, où elles auraient grandement influencé les estampes ukiyo-e japonaises .

 

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A partir des années 1850, de nombreux artistes de Suzhou se réfugient à Shanghai pour fuir les conflits civils. Ils s'installent dans le quartier de Xiaojiaochang, près du jardin Yuyuan, apportant avec eux la tradition de l'art des estampes du Nouvel An de Taohuawu. Dans cette nouvelle ville moderne et dynamique, ces artistes adapteront le genre traditionnel d'une manière unique pour refléter la vie autour d'eux. Ils choisissent de dépeindre la vie urbaine des années 1900, avec ses locomotives, ses téléphones, ses boîtes de nuit, ses artistes de cirque... Les Chinois y jouent au mahjong, et les "pousse-pousse" et les voitures à chevaux s'entremêlent dans les rues animées.

 

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Avec l'invention de la photographie, mais également le déclin économique de la région, la production  décline, les artistes se tournent vers d'autres supports : calendriers, supports publicitaires, propagande politique,... La production d'estampes a continué à souffrir des guerres et des troubles sociaux au cours du XXème siècle et seulement deux ou trois ateliers existaient encore dans les années 40. Après la fondation de la République populaire de Chine en 1949, les artisans locaux ont créé la société Suzhou Taohuawu Woodblock New Year Print Society, protégeant ainsi leurs savoirs faire et perpétuant tant bien que mal la tradition.

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Une technique minutieuse

Il s'agit d'un procédé de gravure en relief sur bois qui servira de "tampon" à appliquer sur une feuille de papier. Pour effectuer une impression en couleur, chaque couche de couleur différente doit être gravée et imprimée séparément, sans se chevaucher afin de rester lumineuse et franche. Les impressions en couleur se développeront au début de la dynastie Ming.

 

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Ces tâches étaient réparties entre l'artiste, le sculpteur et l'imprimeur travaillant en équipe en associant leurs compétences.

Les traits sont généralement fins et délicats et les couleurs vives sont étonnantes de fraîcheur, l'ensemble dégageant souvent une certaine naïveté. Les styles esthétiques sont très variées selon les époques et les ateliers allant d'une grande minutie dans les détails à une grande épure graphique.

 

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Avec l'arrivée des missionnaires européens, les artistes chinois vont intégrer les techniques de volumes et de perspective occidentales au savoir-faire pictural typiquement chinois, cet apprentissage témoignant du haut niveau de connaissances et de compétences des artisans de l'époque.

 

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Les artistes utilisaient aussi l'art de la calligraphie et des sceaux pour équilibrer la composition et apporter de la profondeur au thème choisi, comme dans la peinture classique chinoise. Ces ajouts permettent de traduire les sentiments et les pensées de l'artiste et créent un pont entre art populaire et classique.

 

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Des thèmes variés et authentiques

Au départ, les estampes représentant les dieux protecteurs des portes étaient collées sur les portes des résidences à l'occasion des préparatifs du nouvel an, et devaient être remplacées chaque année pour « dire au revoir au passé et accueillir l'avenir ». Mais les thèmes sont devenus au fil du temps plus variés et métaphoriques. Ils mettent en image les vœux et aspirations profondes des individus : bonheur, prospérité, santé, longévité, joie, succès, fortune, sécurité, harmonie familiale, ... Ces estampes permettent mystérieusement aux souhaits pour la nouvelle année de prendre vie, peut être même de s'exaucer ! Elles sont l'expression d'un peuple aspirant à une vie meilleure, en quête du bonheur à travers des rêves universels.

 

 

- Les dieux et éléments issus de la spiritualité

Les divinités et personnages issues du taoïsme et du bouddhisme sont fréquemment représentées : Menshen (门神) ou dieux de porte, dieu du poële, les immortels célestes, Sakyamuni, Confucius, Lao Zi, la déesse Guanyin, l'empereur de jade et les fonctionnaires célestes.

 

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- Les symboles

L'utilisation de certains végétaux ou animaux de façon métaphorique ou homonymique est typique de l'art chinois. On peut voir des animaux tels que le lion, le tigre, le cerf, la grue, le dragon et le phénix ou tous ceux de l'astrologie chinoise, des fleurs comme le lotus et la pivoine, des objets comme la corne d'abondance et des caractères comme "Shou"...

 

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- La vie quotidienne et les paysages

Certaines estampes mettent en avant la simplicité du quotidien au travers de scènes de la vie urbaine et rurales : jeux dans les jardins, fêtes rituelles, coutumes saisonnières, marchés, travaux manuels... Il est fascinant d'y découvrir aujourd'hui de véritables récits des coutumes locales et des pratiques anciennes : modes vestimentaires, urbanisme, architecture,...

On pouvait également apprécier d'afficher chez soi des paysages et panoramas célèbres : vues du Lac de l'Ouest, pont de Changmen,... 

 

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- La beauté et les enfants

La belle jeune femme parfois accompagnée de bébés mignons et rondouillards est un thème récurrent : jeune femme lisant, jouant de la pipa, écrivant des poèmes,...

Ces illustrations expriment les vœux de naissances et de mariage heureux.

 

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- Personnages mythiques et historiques

Les récits historiques mais aussi les contes, légendes et folklores étaient des sources inépuisables de scènes édifiantes et éducatives. On retrouve donc régulièrement des illustrations de personnages célèbres comme le général Yue Fei ou des héros de guerre valeureux et inspirants.

 

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- Romans et Opéras

Les estampes du Nouvel An se font évidement l'écho des plus grands chefs d'oeuvre de la littérature et de l'art théâtral. On y retrouve des scènes d'opéras classiques ou de romans tels que les Trois Royaumes, Le Voyage en Occident, ...

 

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Et aujourd'hui ?

Aujourd'hui, les reproductions des estampes numérisées plus ou moins grossièrement se retrouvent sur les emballages de friandises du Nouvel An et calendriers imprimés en série. Mais encore de nos jours, vous pouvez trouver des artisans graveurs sur bois dans les trois villes principales : l’école de Yangjiabu, près de Weifang, compose des images aux formes exagérées et aux couleurs plus criardes tandis que les écoles de Yangliuqing, près de Tianjin, et de Taohuawu de Suzhou, proposent des œuvres plus raffinées et harmonieuses.

 

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A Suzhou, la municipalité possède une collection fabuleuse de plus de 400 estampes anciennes datant de la fin de la dynastie Qing et organise régulièrement des expositions sur ce thème. Dans la partie Nord-Est de la vieille-ville, le "Gusu District", se trouve encore l'ancien quartier des ateliers d'impression, la Taohuawu Lu. Vous y trouverez encore quelques ateliers intéressants pour visiter ou faire des achats, n'hésitez pas à pousser les portes et vous balader dans les bâtiments, les artistes sont très accueillants !

 

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Il existe un Taohuawu Woodcut New Year Pictures Museum, que vous pourrez trouver à l'intérieur du jardin Pu à Suzhou (8 Jiao Chang Qiao Lu).

Vous pouvez également vous rendre à la boutique de l'atelier de Qiao Lanrong, l'une des artistes de Taohuawu les plus connus de nos jours, au rez-de-chaussée de la librairie Eslite à coté du lac Jinji. Elle perpétue la tradition des estampes avec art et finesse. 

 

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A Shanghai, une exposition d’estampes traditionnelles du Nouvel An chinois a ouvert ses portes le 5 janvier et présente au public 87 groupes d’œuvres au Musée d’histoire de Shanghai, jusqu'au 1er mars. Une belle occasion de découvrir cet art populaire.

 

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Elise Pouget

Secrétaire de rédaction. Après une formation artistique universitaire, Elise Pouget se spécialise en infographie et travaille en tant que Chargée de communication à Toulouse avant de s'installer en Chine en 2015.
2 Commentaire (s)Réagir
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Yves jeu 16/01/2020 - 02:45

Bonjour Merci pour ce brillant article. Je possède une édition des Images Populaires de Nachbaur, ouvrage publié à Pékin en 1926 qui rassemble des dizaines d'images populaires du Nouvel an Chinois des années 20. C'est une publication rarissime et très précieuse car elle a permis de sauver des dizaines d'images originales recueillies par Nachbaur dans des ateliers de Pékin et contrecollées dans l'ouvrage. Or, ces images n'avaient pas vocation à être conservées, ni collectionnées. C'est donc un petit trésor dû au travail d'édition de ce français installé à Pékin dans les années 20. Albert Nachbaur fut journaliste, écrivain, libraire et éditeur. Il est encore bien mal connu de la communauté française. Si certains d'entre vous s'intéressent à sa vie et son oeuvre d'éditeur en Chine, n'hésitez pas à me contacter. Yves AZEMAR / Libraire ancien à Hong Kong et collectionneur des ouvrages d'Albert Nachbaur

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Gilbert Blanchard mer 15/01/2020 - 03:58

Très intéressant. (Comme toujours). Merci.

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