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PROMENADE HISTORIQUE - Sur les pas de la pègre shanghaienne

Par David Maurizot | Publié le 20/05/2018 à 21:30 | Mis à jour le 22/05/2018 à 10:08
Photo : Le Grand Monde, meilleur club de Shanghai, après le "samedi noir" du 14 août 1937
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Il y a quelques temps nous vous avons proposé de découvrir une figure emblématique de la pègre shanghaienne. Du Yuesheng serait le plus grand gangster de tous les temps, de quoi faire palir Al Capone ou même la Cosa Nostra. Dans cette nouvelle épopée historique de la riche histoire de la Perle d’Orient, Marie-Astrid de Mézerac nous emmène en promenade sur les traces de cette légende locale.  

Proposer une promenade dans les pas de Du Yuesheng… Mais il faudrait quadriller Shanghai ! Pendant plus de quinze ans entre 1922 et 1937, il en est le poumon noir. Tous, des personnalités de l’establishment shanghaien à la pègre des bas-fonds, sont liées par les fils invisibles d’une toile, patiemment tissée par Du, et qui recouvre la ville entière. Ses grandes oreilles et son ombre maigre parcourent la nuit shanghaienne, des établissements à la mode aux maisons de passe et autres fumeries d’opium de quartiers moins recommandables. Dans tous les clubs, bars, dancings, casinos, théâtres, salles de bal de Shanghai, la foule lui fait une haie d’honneur, il paraît même que son entrée dans certaines salles est saluée par l’orchestre.

Certains bâtiments gardent une empreinte plus forte, lieux de débauche et de plaisirs pour ses amis ; dernier arrêt avant l’au-delà pour ses ennemis. En voici un florilège, non exhaustif :

 

Village de Gaoqiao (高桥镇)

 

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Du Yuesheng y naît en 1888. Accessible par la ligne 6 du métro, le "village" est situé au Nord du district de Pudong. Fondée au XIIème siècle, cette petite ville d’eau typique garde encore des traces de son passé, dont le temple à la mémoire de ses ancêtres que Du Yuesheng fait ériger, puis inaugure en grande pompe le 9 juin 1931.

Toute la ville ou presque suit le roi des gangsters, de son domicile rue Wagner jusqu’au Quai de France (aujourd’hui Zhongshan Dong Er Lu), où il embarque pour Pudong et Gaoqiao. Le cortège, encadré par la police des deux concessions, comprend nombre de personnalités, dont le Consul général de France de l’époque, Koechlin, ou le chef de la police, le Capitaine Fiori. Tchang Kaï-chek, le chef du gouvernement chinois à l’époque, a lui-même offert une tablette gravée, exposée à la foule sur un tréteau.

Le temple, aujourd’hui au numéro 2856 de Yanggao Bei Lu (杨高北路2856号), s’étend sur près de 5000m². A l’intérieur, Du se prosterne devant l’autel familial, entouré de sa femme, ses concubines et ses fils. La cérémonie dure quatre jours, émaillée de banquets, de feux d’artifice, de musique. La grande Poste de Shanghai sort même un timbre pour commémorer l’événement !

Fidèle à la tradition chinoise, Du Yuesheng fait profiter sa terre natale de sa réussite extraordinaire. Il bâtit des ponts de pierre, restaure des temples, ouvre une école primaire et un hôpital dans l’enceinte du temple dédié à ses ancêtres. Il finance également l’ouverture de l’école élémentaire de Gaoqiao, qui existe encore aujourd’hui.

 

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Procession lors de l’inauguration du temple

 

 

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Le bâtiment abritant la bibliothèque du temple aujourd’hui

 

1. Zhonghui Building (中汇大厦) au 16 Henan Nan Lu (河南南路16号) – anciennement Chung Wai Bank

Du Yuesheng fait construire ce bâtiment Art Déco par le cabinet d’architectes français Léonard et Veysseyre, avec l’aide d’un riche comprador. La voie rapide surélevée de la Yan’an Lu ne permet malheureusement plus de le découvrir dans son intégralité aujourd’hui.

Il abrite la propre banque de Du, la Chung Wai Bank, juste à côté du poste de police Mallet (aujourd’hui encore poste de police, au 174 Jinling Dong Lu), également dessinée par Léonard et Veysseyre, référence Art Déco aujourd’hui. La proximité entre ces deux bâtiments illustre encore l’étroite connivence qui existait entre le patron de la pègre et la police de la Concession Française !

Le bâtiment a ensuite accueilli le Musée de Shanghai avant d’être transformé en bureaux de standing.

 

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Le "Poste Mallet" avec à sa droite la Chung Wai Bank

 

2. Le Grand Monde (大世界) au 1 Xizang Nan Lu (西藏南路1号)

15.000m², 5 étages, au temps de Du Yuesheng, le Grand Monde est le plus grand lieu de débauche de Shanghai. Le joyau de cet empire du vice.

Si les étages du bas sont le lieu de spectacles convenables et populaires, plus on grimpe et plus on se rapproche de la décadence. Prostitution, opium, jeu… Les fenêtres sont grillagées pour empêcher de se suicider en se jetant dans la rue – le balcon est toutefois libre d’accès si nécessaire…

Quand en août 1937 la Bataille de Shanghai éclate, Du Yuesheng, grand patriote, transforme le Grand Monde en camps de réfugiés. Le 14 août deux bombes larguées par des avions chinois tombent malencontreusement au niveau de l’entrée bondée – les Shanghaiens se souviennent encore de cette hécatombe qui fit 2.000 morts.

Restauré et ré-ouvert récemment, le lieu est aujourd’hui totalement aseptisé.

 

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Le Grand Monde dans les années 30

 

 

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Le "samedi noir" du 14 août 1937

 

3. Résidence au niveau du Guangchang Park (广场公园) – anciennement 216, rue Wagner

Malheureusement il ne reste plus rien de la principale résidence de Du Yuesheng. Un parc a remplacé son quartier. N’y flotte plus que son fantôme…

C’est là que Du Yuesheng réside la plupart du temps. L’immense demeure abrite sa femme et ses concubines – une par étage – ses neuf voitures, ses dix-huit chauffeurs, ses trois gardes du corps et son armée de domestiques. Mieux vaut être un ami proche lorsqu’on franchit la porte d’entrée…

 

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4. Résidence au 82 Xinle Lu (新乐路82号) – anciennement 82, rue Paul Henry

Aujourd’hui le Mansion Hôtel. Construit en 1932 dans un style français baroque par un architecte français, le bâtiment est offert à Du Yuesheng par son contrôleur financier, Jin Ting Sun.

Au vu de l’activité florissante de Du, le cadeau se doit d’être somptueux… Du y dirige ses affaires et y héberge des amis proches. Il y organise également des soirées orgiaques pour ses intimes. Les gangsters de la ville côtoient les notables, les plus belles sing-song girls dansent sur des airs de jazz, tandis que Mei Lanfang, le célèbre chanteur d’opéra, prépare son entrée en scène.

Des photos noir et blanc, disséminées dans le hall de l’hôtel, attestent de ce passé sulfureux. Après 1949, le responsable des Transports de Shanghai y habite. Puis, en 1958, il devient le siège de la Compagnie des Transports de la ville. Dans le jardin se trouve un ravissant pont en zigzag, typique de la culture chinoise.

 

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5. Résidence au 70 Donghu Lu (东湖路70号) – anciennement 70, rue Paul Doumer

Dans cette rue, Du Yuesheng possède plusieurs résidences, dont celle-ci qui est la plus grande, aujourd’hui le Donghu Hotel. Le roi de la pègre n’y habite pas mais il s’en sert comme entrepôt pour l’opium.

Les caisses arrivent directement par terre ou par mer. Stockée dans de nombreux entrepôts dont celui-ci, la drogue est ensuite distribuée avec l’aide des voitures de police, sous l’œil de Huang Jinrong, patron de la Bande Verte mais également le détective chinois le plus haut gradé de la police française. Imaginez des voitures de police filant à vive allure, le coffre alourdi de caisses d’opium… Comble de l’ironie, cette résidence offerte à Du par un admirateur en 1923, abritait dans des temps plus anciens une école de jeunes filles…

Après la Deuxième Guerre Mondiale, le gouvernement américain achète à Du la résidence pour la coquette somme de 450.000 dollars. Elle abrite le Général Dai Li qui y installe le bureau shanghaïen de la SACO, la Sino-American Cooperation Organisation. Munis d’un badge de cuivre avec le sigle de l’organisation, ses membres obtiennent un traitement de faveur dans la rue, dans les établissements publics, et sont traités avec respect par la police militaire américaine. En effet, dès septembre 1945, Shanghai grouille de soldats américains, venus à la demande de Tchang Kaï-chek, occuper la ville et la soustraire ainsi à une éventuelle prise de pouvoir par les communistes. Depuis la reddition du Japon, une course poursuite s’engage entre les nationalistes de Tchang et les communistes de Mao pour s’emparer des zones occupées par les Japonais…

 

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6. Le Domaine Marshall au 160 Taiyuan Lu (太原路160号) – anciennement route Delastre

La villa fut construite en 1920 sur un terrain de plus de 12.000m². Le comte Maurice Frédéric Armand du Pac de Marsoulies s’y installe avec sa femme. Homme d’affaires avisé, il fait sa carrière en Indochine dans l‘administration coloniale, puis, à l’aube de la retraite, entame une deuxième carrière comme avocat à Shanghai. Son cabinet achète des terrains disponibles à l’Ouest de la Concession Française, en son nom ou au profit de riches Chinois, frustrés de ne pas avoir pu le faire avant, de par les règlements de la Concession. Il se constitue ainsi un riche carnet d’adresses et se lie à des membres du milieu de la pègre shanghaienne.

C’est lui qui pousse les autorités françaises à négocier avec la Bande Verte l’accord sur le trafic de l’opium. En 1932, il décède subitement, à peine un mois après la rupture du deal avec les autorités françaises et ce fameux dîner d’adieu donné par Du Yuesheng, dans sa résidence de la rue Wagner. Deux autres invités décèderont également de façon brutale : l’ancien consul et le commandant des forces françaises à Shanghai. Serait-ce un empoisonnement causé par les champignons de Ningbo servis à la table de Du Yuesheng ? Beaucoup le pensent.

La veuve du comte, Virginie, se retrouve avec une coquette somme d’argent et une magnifique propriété dont elle profite largement. On la surnomme d’ailleurs « la veuve joyeuse ». En 1940, elle vend la propriété et son contenu à un Chinois.

De 1945 à 1949, le général américain Marshall y habite lors des négociations pour tenter de trouver un accord entre nationalistes et communistes. Transformée ensuite en hôtel, la maison accueille des invités de marque, VIP du Parti Communiste, comme Madame Mao de 1949 à 1976. Quelques reliques du passé subsistent encore aujourd’hui dont un écran en laque de Coromandel qui sépare la salle de danse de la salle à manger. Dans le parc, de vieux magnolias semblent avoir tout connu et continuent de fleurir, pour le plus grand bonheur des jeunes mariés qui viennent s’y faire photographier.

 

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La villa aujourd’hui

 

Du Yuesheng aurait aimé reposer là où il est né, à Pudong, mais il est enterré à Taiwan. Peut-être bien que son esprit flotte encore dans ses résidences, dont deux sont aujourd’hui des hôtels. Pour les plus nostalgiques, ou les plus intrépides, la suite Du Yuesheng de l’hôtel Donghu vous attend. A la carte, des champignons de Ningbo…

 

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Un article écrit par Marie-Astrid de Mézerac , en collaboration avec David Maurizot.

 

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David Maurizot

Installé en Chine depuis 2003 et sinophone, David préside bénévolement la Société d’Histoire des Français de Chine à Shanghai. Professionnellement, il dirige le bureau Chine d’Advention, cabinet français de conseil en stratégie.
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