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CHRONIQUES DU BRÉSIL - Mãe Preta, la mère noire du Brésil

Par Lepetitjournal Sao Paulo | Publié le 27/04/2017 à 22:05 | Mis à jour le 07/01/2018 à 05:22

De l'esclavage à la reconnaissance du rôle des femmes noires dans la société brésilienne, Mãe Preta raconte l'histoire intime d'une mémoire retrouvée. Une chronique de notre nouveau partenaire, le photographe freelance français Vincent Bosson, installé depuis 2013 à São Paulo.

Ma mãe preta, elle est belle. Elle est pleine de lumière. Ses yeux noirs observent l'éternité pendant qu'elle me serre la main comme si c'était la dernière fois. Âgée de 84 ans, elle vit dans une favela à la périphérie de São Paulo et ne quitterait cet endroit vétuste pour rien au monde.

Parfois, les "dames", comme elle les appelle, viennent la chercher pour passer l'après-midi. Mais tu sais, je cache la statue de la Vierge Marie lorsqu'elles arrivent, me confie-t-elle avec son large sourire.

Ces "dames" sont des mercenaires évangéliques qui sillonnent les quartiers pauvres de la ville pour convertir quiconque à leur secte. Mais ma mãe preta n'est pas dupe. "Ça me fait sortir", continue-t-elle. Ma mère noire, elle a été la nourrice de ma femme pendant toute son enfance. Elle m'a adopté et moi aussi.

Ilú Obá De Min
Mãe preta, c'est également l'histoire d'une rencontre avec la troupe Ilú Obá De Min, dans le vieux centre de São Paulo. C'est au son des tambours qui résonnent dans l'immense vallée urbaine que je découvre une commémoration consacrée à Mãe Preta.

En yoruba, "Ilú Obá De Min" signifie : les mains féminines qui jouent du tambour pour Xangô. L'objectif de l'association, composée exclusivement de femmes, est de divulguer et préserver la culture noire au Brésil.

Yoruba
Yoruba désigne une langue, une religion et un peuple d'Afrique de l'Ouest qui prend ses racines sur les rives de l'ancienne ville d'Ifé, dans l'actuel Nigeria. Les Yorubas ont payé un très lourd tribut pendant la traite négrière. Nombre d'entre eux ont été déportés au Brésil comme esclaves.

Quant à la religion Yoruba, on la retrouve à travers le candomblé au Brésil, la santeria dans les Caraïbes ou le vaudou à Haïti. Au cours des rituels, les membres rendent hommage aux orishas (ou orixás au Brésil), divinités qui correspondent aux différentes forces naturelles. Parmi les divinités, Iemanjá : la déesse des eaux de mer et des pêcheurs.

Mère noire du Brésil : de l'esclavage à nos jours
Dans le Brésil du 19e siècle, les femmes noires esclaves ont tenu un rôle important au sein des familles seigneuriales. Elles ont vécu, pour certaines, dans l'intimité des foyers des maîtres.

À cette même époque, dans l'aristocratie française, notamment, les femmes n'allaitaient pas et ce sont des nourrices qui élevaient leurs petits bambins. Selon Elisabeth Badinter, cela tenait plus à un système patriarcal, où les femmes devaient se consacrer à leurs maris, qu'à une mode.

Au Brésil, d'après le sociologue et historien Gilberto Freyre, ces esclaves étaient choisies comme amantes, prostituées, gardes d'enfants ou encore nourrices : la mãe preta. Le recours aux nourrices s'expliquait surtout par l'importante mortalité des femmes, ou lorsque ces dernières n'avaient pas de lait.

Jusqu'à la fin du 19e siècle, à São Paulo, les nourrices noires représentaient un commerce lucratif. Elles devaient, en outre, souvent abandonner leur propre enfant pour satisfaire les exigences du marché. Voici une annonce parue dans les journaux de l'époque : "Propose les services de 2 nourrices sans enfants, avec du bon lait et en abondance. Pour les voir : agence commerciale, rue Piratininga n°56, SP."

La peinture de Lucílio d'Albuquerque (1912), Mãe Preta, montre toute l'ambivalence ressentie à travers un regard. L'esclave noire allaite le mouflet de ses maîtres pendant que son propre enfant est allongé sur le sol.

Au début du 20e siècle, enfin, en fonction des idées hygiénistes et l'arrivée du lait en poudre, eh oui, les nourrices noires ne vont plus occuper la même place au sein de la société brésilienne.

Mãe preta : une mémoire retrouvée
Aujourd'hui, les femmes noires n'allaitent plus les enfants, mais les nourrices noires sont toujours présentes dans les foyers brésiliens. J'appelle cela une incongruité socio-historique. La reconnaissance du rôle de mãe preta est, d'ailleurs, récente dans la société brésilienne.

À São Paulo, une statue de mãe preta a été inaugurée au 1955. Elle se situe sur la place Largo do Paiçandu. La sculpture de Júlio Guerra a été, toutefois, vivement critiquée à l'époque, par certains militants noirs. En effet, l'oeuvre représentait plutôt, selon eux, une figure "déformée" de la mãe preta.

Aujourd'hui, de nombreux cultes religieux lui rendent hommage, en y déposant des offrandes. Elle est également devenue un lieu de commémoration pour le jour de la libération des esclaves (13 mai) et celui de la femme noire latino-américaine (25 juillet).

Point de vue
C'est en visionnant les différents clichés sur mon ordinateur que cette sculpture de Mãe Preta m'a interpellé. En effet, n'a-t-elle pas les traits d'un primate ou plutôt celle d'un hominidé ? Selon les informations de la mairie de São Paulo, l'oeuvre a été sélectionnée pour "sa simplicité et son réalisme".

Outre la place sacrée de la Mère Noire, icône du mélange des différentes composantes de la société brésilienne, j'émets l'hypothèse qu'elle tend également vers un principe universel. Ne représenterait-elle pas l'ancêtre commun à l'Homme ? N'était-elle pas, finalement, la mère de tous les hommes ?

Vincent BOSSON (www.lepetitjournal.com - Brésil) vendredi 28 avril 2017

- Lire l'article original sur le site de Vincent Bosson

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