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CAMILLE LEBON ET JOHANNA THOME DE SOUZA - "Rio Nosso est une déclaration d’amour à cette ville aussi magnifique que dure"

Par Lepetitjournal Rio de Janeiro | Publié le 22/06/2016 à 22:05 | Mis à jour le 23/06/2016 à 02:46

Sorti en avril dernier en France, Rio Nosso (Editions de La Martinière) offre les regards croisés de deux jeunes femmes venues vivre une expérience dans la Cidade Maravilhosa de 2010 à 2013 : la Française Camille Lebon et la Franco-Brésilienne Johanna Thomé de Souza. Le résultat est un merveilleux ouvrage, mi-carnet de voyage et d'actualité, mi-encyclopédie de Rio, avec les textes de la première et les splendides dessins de la seconde. En attendant une sortie espérée au Brésil, elles se sont confiées au Petitjournal.com.

Lepetitjournal.com : Tout d'abord, est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur vous-mêmes ?
Johanna Thomé de Souza :
Je suis illustratrice, notamment pour des revues françaises. Je suis brésilienne par mon père, française par ma mère. J'ai vécu toute ma vie à Paris, mais j'ai toujours voyagé au Brésil où j'ai décidé de venir un an, en 2010, à Rio. J'y suis finalement restée trois ans et depuis, je fais des allers-retours.  
Camille Lebon : J'ai travaillé surtout pour des festivals de cinéma, à travers de la programmation et de la communication, notamment au Portugal. Je suis arrivée au Brésil en 2010 pour un contrat de volontariat international au service audiovisuel de l'ambassade de France. Le contrat était d'un an plus un an renouvelable, mais je suis restée encore une année de plus ensuite car j'ai rencontré un Brésilien avec qui je me suis mariée et j'ai voulu m'installer avec lui. A la suite de mon travail à l'ambassade, j'ai donc enchaîné des missions de quelques mois, mais j'ai fini par fatiguer et je suis rentrée en France.   

Comment vous êtes-vous rencontrées et comment Rio Nosso est-il né ?
Camille Lebon
 : On s'est rencontrées lors de l'été (juillet-août) 2011. Lors de notre retour en France, pour une exposition dans un salon parisien de dessins sur le Brésil de Johanna, dont certains sont dans le livre, elle m'a demandé  de les légender. On s'est rendu compte que des thématiques ressortaient et qu'on aurait bien aimé les développer. C'est ainsi qu'est venue l'idée de Rio Nosso. On a eu de la chance, car les éditions de La Martinière nous ont contactées assez rapidement et on est parti ensemble sur ce projet.
Johanna Thomé de Souza : C'est le fruit d'un travail de deux ans pour compiler les dessins, monter le chapitrage, écrire les textes, refaire des dessins (70% datent de mon séjour), etc.  

Comment peut-on qualifier Rio Nosso ? C'est un carnet de voyage ? Un guide ? Une encyclopédie ? Un dictionnaire ? Une bande-dessinée ?
Johanna Thomé de Souza
 : On ne le sait toujours pas nous-mêmes ! La mère de Camille dit que c'est un sketchbook? En fait, c'est un carnet de vie plus que de voyage, parce que nous y avons vécu trois ans. Ce n'est pas forcément un guide non plus car on donne simplement notre vision de Rio, d'autant plus qu'on a vécu chacune la ville de manière différente aussi. Cela peut donner quand même une idée pour les gens qui voudraient y aller, mais les Français qui vivent là-bas ne connaissent peut-être pas non plus ce quotidien-là. C'est donc une double vision, et surtout pas une bande-dessinée non plus !
Camille Lebon : On a essayé de compiler tout ce qui apparaît dans une journée à Rio : on va prendre le bus, on va aller faire des courses, on va travailler, nos interrogations aussi bien sur la plage que les mendiants? C'est un regard sur plein d'éléments de la vie carioca.
Johanna Thomé de Souza : On voulait assurément ce côté fourmillement de la vie, qui est une caractéristique de Rio, où tout se percute en permanence avec une richesse de détails.

Ce souci du détail justement est remarquable dans les dessins de Rio Nosso, c'était important pour vous de montrer l'envers du décor de la carte postale de Rio ?
Johanna Thomé de Souza :
Oui, c'était d'autant plus important qu'en allant vivre à Rio, je n'ai pas échappé aux commentaires du genre : "le soleil, les tropiques, tu passes ta vie à la plage, tout va bien?" Et en fait, ce n'est pas aussi rose que cela, même si on s'amuse beaucoup. Il y a vraiment un sacré revers de la médaille? J'avais la théorie avec ma première colocataire des 15 minutes de bonheur : pendant ces 15 minutes, on en prend plein les yeux, il fait beau, les gens sont magnifiques, puis on va tomber sur quelque chose qui va jusqu'à nous faire pleurer, quelqu'un à qui il manque un pied, un autre qui se fait renverser par une voiture, une agression, un immeuble qui s'écroule? Et je ne comprends pas qu'on ne puisse pas le voir. Rio, c'est vraiment beauté et laideur mélangées, qui cohabitent et qui se rendent l'un et l'autre plus visible et plus forte. Tous mes dessins ont été réalisés après des événements que j'ai vécus et que j'ai vus, et les personnes dessus sont réelles, ce n'est pas le fruit de mon imagination. Par exemple, je n'ai pas ajouté un "catador de lixo" ("ramasseur d'ordures") sur les dessins de carnaval pour faire du social, je l'ai vraiment vu, de même que la police qui ramasse les enfants des rues. Il suffit juste de regarder.

Quelle image vous aviez de Rio avant d'arriver ? Vous vous attendiez à cela ?
Camille Lebon
 : On l'explique un peu en introduction du livre. J'avais déjà vécu l'expatriation au Portugal et en Pologne, donc je connaissais déjà cette dualité de n'être ni complètement touriste ni complètement locale, mais le Brésil, je le connaissais surtout par les films super violents et par la carte postale. Mon premier jour à Rio, c'était justement le dernier jour du carnaval de 2010 et je suis allée directement au défilé des champions au sambodrome, donc j'ai eu le droit aux paillettes, etc. C'était magnifique et en même temps, dès qu'on sort de l'aéroport et qu'on prend le taxi, on est immédiatement confronté aux favelas cachées par des palissades. Au début de mon séjour, j'avais finalement assez peur, j'ai connu mes premières mésaventures que je raconte dans le livre : inondation, agression... Le côté carte postale n'a pas duré bien longtemps ! C'est ce qu'on a voulu retranscrire dans le livre où on débute par les clichés (la plage, etc.) tout en donnant à chaque page des détails qui font entrer dans la réalité, et plus on avance, plus on aborde des thématiques un peu moins légères (consommation, électricité?).  
Johanna Thomé de Souza : Et on termine par la politique qui est la seule chose à laquelle on s'intéresse vraiment quand on considère que l'on vit dans un pays.

Les derniers "chapitres" reviennent en effet sur le mouvement social de 2013 et ses manifestations. C'était important pour vous de raconter ce moment ?
Johanna Thomé de Souza : Au début, on ne savait pas trop comment l'évoquer parce que Camille ne l'a pas vécu, étant rentrée avant. Même si on n'est pas spécialiste, on voulait vraiment l'aborder tout en le laissant ouvert sachant que le livre serait publié trois ans après. Il fallait qu'il garde une certaine actualité.
Camille Lebon : Quand je suis rentrée en France, j'étais fatiguée et au bord de la dépression, mais j'ai apprécié et admiré au Brésil qu'envers et contre tout,  il y a toujours cette volonté de profiter du moment présent, d'où cette note d'espoir à la fin plutôt qu'un tableau trop sombre.
Johanna Thomé de Souza : On ne voulait pas être les deux Françaises donneuses de leçons, mais plutôt exprimer un ressenti face à cette nouvelle génération qui commençait à se politiser.
Camille Lebon : Elle s'est rendu compte de quelque chose, de son pouvoir. Quand je suis partie, je faisais le constat que les problèmes étaient trop profonds pour que cela change et la population m'a montrée un mois plus tard que c'était possible, qu'on peut faire changer les choses. C'était important de finir sur une note comme cela, la dernière leçon que l'on a reçu en partant.  

Qu'est-ce qui vous a marqué le plus à Rio ?
Johanna Thomé de Souza
 : L'énergie. Elle y est absolument folle, autant dans le positif que dans le négatif. Elle est difficile à décrire, impalpable, mais tout est plus ou moins possible quand c'est impossible à Rio. Cette énergie m'est toutefois apparue assez tard, car pendant longtemps, je me suis dit que personne ne faisait rien à cause de la chaleur, on va à la plage, on boit des bières au lieu du café, les choses prennent du temps à se réaliser, puis j'ai rencontré ces personnes qui font bouger les choses avec plein de projets. Par rapport à la France, je trouve que les Cariocas se débrouillent beaucoup plus et ont beaucoup plus à c?ur de tenter des choses.
Camille Lebon : Je suis d'accord aussi pour l'énergie, et cet esprit d'entreprise, l'initiative, le "jeitinho"? Depuis que je suis rentrée, je continue de me plaindre à la française, mais pas de la même façon ! Finie l'autocritique qui ne sert à rien, maintenant je me dis pourquoi pas moi !

Quelle est votre vision de Rio depuis que vous êtes rentrées en France ?
Johanna Thomé de Souza
 : Tout a beaucoup changé. J'y viens très régulièrement et je vois comment la ville est devenue un paradis pour touristes où on lisse les choses de l'extérieur et tout est toujours plus compliqué pour les habitants, avec notamment un regain de la violence et des agressions alors qu'il y avait eu une vraie amélioration. A part un renforcement de l'engagement des gens, au niveau du quotidien, des transports, tout a empiré, selon moi.
Camille Lebon : Peut-être que nous verrons les résultats de tous ces changements à un moment donné?

Quelle suite pour Rio Nosso ?
Johanna Thomé de Souza : Mon but est que le livre revienne ensuite au Brésil car c'est une déclaration d'amour à toutes les personnes qui sont dans le livre et à cette ville qui est terrible dans les deux sens du terme, aussi magnifique que dure.
Camille Lebon : Notre projet prendra en effet tout son sens quand Rio Nosso sera disponible aussi en portugais du Brésil pour que les Cariocas puissent revenir vers nous.
Johanna Thomé de Souza : Et faire une exposition à Rio des dessins pour qu'ils reviennent dans les lieux où ils ont été créés. Ils appartiennent à Rio, ils sont faits pour revenir !

Propos recueillis par Corentin CHAUVEL (www.lepetitjournal.com - Brésil) jeudi 23 juin 2016

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