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M. GOURDAULT-MONTAGNE - « J'ai été frappé par la confiance et la lucidité de la Chine »

Par Lepetitjournal Pékin | Publié le 16/08/2015 à 19:25 | Mis à jour le 16/08/2015 à 17:10

M. l'Ambassadeur de France en Chine, Maurice Gourdault-Montagne, 61 ans, a accepté de recevoir lepetitjournal.com à l'ambassade de Pékin, le jeudi 9 juillet, pour partager ses impressions après bientôt un an d'exercice dans le pays. Le début d'année 2015 a été marqué par les attentats en France, qui ont eu une résonance particulière en Chine. M. l'Ambassadeur s'est dit aussi frappé par la lucidité du gouvernement chinois sur son propre modèle de croissance. Cette lucidité invite à l'optimisme à l'approche de la conférence internationale sur le climat, dont la France sera l'hôte à partir du 30 novembre prochain. Maurice Gourdault-Montagne évoque encore son métier d'ambassadeur rythmé par les rencontres au plus haut niveau entre les deux pays, la défense des intérêts des PME et ETI, l'actualité boursière ou le profil des trois nouveaux consuls de France qui prendront leurs fonctions à Shanghai, Hong Kong et Shenyang. 

Lepetitjournal.com : M. l'Ambassadeur, est-ce que la Chine a réussi à vous surprendre en près d'un an d'exercice, depuis votre arrivée le 20 août 2014 ?

D'abord, la Chine ne m'était pas entièrement inconnue, parce que je m'étais occupé pendant 5 ans [2002-2007] du dialogue stratégique franco-chinois, instauré entre le président Jacques Chirac et le président Jiang Zemin, et donc je venais deux à trois fois par an en Chine. Mais j'ai été frappé par l'ampleur du changement chinois, la physionomie des villes, la modernité et les contrastes avec une Chine qui reste dans l'état où elle était avant. Et puis aussi par quelque chose de nouveau, qui est la confiance en elle, que la Chine a acquise suite à son travail et ses succès. Et je pense qu'il faut venir en Chine pour s'en rendre compte. J'ai aussi été frappé par la lucidité du diagnostic chinois sur ses propres vulnérabilités et la nécessité de changer. Et ça, je dirais que c'est une motivation pour faire de la France le partenaire de la Chine, dans cette redéfinition d'elle-même.

Vous avez ressenti cette confiance chez vos interlocuteurs, à tous les niveaux  ?

Je pense que les Chinois sont aujourd'hui plus courtisés que jamais, parce qu'ils sont un pays qui génère la croissance, et que nous-mêmes avons besoin de cette croissance. Il faut toujours se placer dans la psychologie de l'interlocuteur. On a affaire à des partenaires qui ont confiance en eux, et c'est à nous de manifester la même confiance en nous qui nous permette de travailler sur un pied d'égalité. Je crois que nous avons les moyens de le faire.

Vous êtes diplômé de l'INALCO en ourdou et hindi, et vous parlez aussi l'allemand. Qu'en est-il du chinois  ?

Dans les pays où je suis allé, j'ai toujours parlé la langue, y compris au Japon, où je me débrouillais  suffisamment pour pouvoir parler ou faire des discours. J'apprends un peu le chinois, parce qu'on ne peut pas s'en désintéresser. C'est passionnant, et la pensée d'un peuple passe évidemment, essentiellement, dans sa langue. Pour ce que j'en comprends, c'est le patrimoine immatériel des Chinois, c'est l'unité du pays qui se fait autour de la langue en Chine. Ça me passionne, malheureusement je manque de temps. Je prends des cours, mais pour le moment, je n'ai pas encore osé me lancer, car j'ai trop peur d'une erreur de ton qui me ferait dire le contraire de ce que je veux dire [rires].

Depuis quelques années, la relation entre la France et la Chine a repris de la vigueur notamment sur le plan commercial, avec, sous la présidence de François Hollande, la volonté de multiplier les visites des plus hautes instances de l'Etat français en Chine. Par rapport à vos précédentes expériences d'ambassadeur à Tokyo, Londres puis Berlin, cela change-t-il votre travail ?

Il est vrai que nous avons une reprise de l'intensité de la relation franco-chinoise, depuis la visite de François Hollande en 2013 et la visite de Xi Jinping en France en 2014 pour le cinquantième anniversaire des relations entre les deux pays. La confiance est revenue, nous avons établi une feuille de route à moyen et long terme, qui s'applique à nos coopérations structurantes traditionnelles, le nucléaire et l'aéronautique. Nous avons également défini des secteurs dans lesquels la Chine cherche des partenariats avec nous, et je pense en particulier à l'agriculture et l'agroalimentaire, la ville durable et l'environnement, et puis la santé. Tout ceci correspond aux évolutions d'une société chinoise qui s'enrichit. A nous de devenir les bons partenaires.

Et en quoi ces visites répétées influent-elles votre travail à vous  ?

Elles le structurent et elles le rythment. À Berlin, j'ai eu 20 fois la visite du Président de la République et 175 visites ministérielles en 3 ans et demi. Pareil à Londres. Ça fait partie du travail diplomatique. Chaque visite représente une échéance, mais aussi une impulsion pour la suite. C'est donc très utile et très fructueux. Il y a toujours des avancées après ces contacts de très haut niveau. La relation franco-chinoise a 50 ans. Elle a survécu à beaucoup de hauts et de bas. Là, nous sommes dans une période de confiance, de partenariat et de besoin réciproque.

La volonté française de relancer la diplomatie commerciale, depuis trois ans déjà, pour réduire le déficit commercial, a-t-elle fait aujourd'hui des ambassadeurs les VRP des entreprises françaises ?

C'est en effet un nouveau projecteur qu'on met sur les ambassadeurs, et c'est M. Fabius qui a décidé de donner cet accent. Les ambassadeurs le font en fait depuis longtemps, mais c'est mis en relief, c'est plus visible. Il ne s'agit pas seulement de la réduction du déficit commercial. Nous gagnons aussi légèrement en parts de marché, il y a un déficit des investissements chinois en France à combler, et il y a aussi l'implantation des entreprises françaises en Chine. Il y en a aujourd'hui environ 1500 de toutes tailles, dans tous les secteurs.

Ce qu'on nous demande plus que jamais, contenu du fait que la France est en recherche de croissance, c'est d'accompagner les PME et les ETI. Attention, quand on parle d'accord dans l'aéronautique, ce n'est pas seulement Airbus, c'est aussi des PME et des ETI, on peut le voir au salon de Zhuhai. Mais des dispositifs ont en plus été mis en place. Invest in France et Ubifrance se sont regroupés dans Business France, et Sopexa est en train de se rapprocher. Les ambassadeurs sont encore plus responsabilisés, et je pense que c'est efficace et qu'on peut encore aller plus loin.

Cette année d'exercice fut marquée par les attentats en France, qui ont secoué aussi les communautés expatriées. Ces actes ont eu une résonance particulière en Chine, avec une lecture politique et culturelle différente de la nôtre. Quelle est votre analyse de cette différence de point de vue ?

J'étais en France à ce moment-là, et je suis rentré en Chine quasiment simultanément. Le dimanche 11 janvier, ici à Pékin, 600 Français sont venus pour un moment de réflexion et de recueillement, à l'ambassade, à défaut de pouvoir le faire à l'extérieur. Les Chinois ont manifesté leur solidarité en envoyant l'Ambassadeur de Chine dans la manifestation parisienne et en dépêchant ici un vice-ministre qui est venu signer le cahier de condoléances. Nous partageons avec les Chinois la même volonté de lutter contre le terrorisme. Les Chinois ont donc été en empathie avec nous.

Néanmoins, je pense qu'il demeure quand même une différence dans l'approche que nous avons, et ça a été l'occasion pour nous de dire ce que représentait la liberté d'expression, qui est le fruit d'un long combat politique. C'est la liberté de dire ce que l'on pense, de l'écrire, de l'imprimer. Le dessin politique a aussi son rôle et nous avons organisé un débat à l'Institut français sur le dessin politique, avec des caricaturistes chinois. Nous n'avons pas le même système politique que les Chinois, mais ça a été l'occasion de dire à nos amis chinois ce qui faisait notre ADN démocratique, c'est-à-dire la liberté d'expression, le fait d'être un pays laïque, une République une et indivisible, où les citoyens sont libres et égaux en droit. Parce qu'on nous a dit  : certains citoyens sont moins bien traités que les autres... Non, les citoyens sont libres et égaux en droit, il faut leur donner également les mêmes moyens d'éducation.

La divergence ici n'était pas seulement politique, mais aussi culturelle...

Il y avait une incompréhension. Si vous voulez, ce type d'événements permet de mesurer qu'il y a encore un grand écart entre la Chine et nous, qu'il durera encore longtemps. La Chine est sur d'autres valeurs. En revanche, ce qui nous rapproche, c'est la dignité de l'homme. Les civilisations chinoise et européenne respectent la dignité de l'homme. Elle s'exprime de façons diverses, par des modèles politiques différents, et je crois qu'il ne faut jamais, en tant que Français, renoncer à dire ce qui nous constitue.

Quels sont les autres faits que vous retenez de votre première année d'exercice  ?

J'ai eu la chance d'arriver pour la fin de l'année du cinquantenaire, avec de belles rencontres et de belles expositions, et des visites politiques importantes. Mes moments forts, ce sont également mes sorties de Pékin, c'est la découverte de la diversité chinoise. C'est comme de dire, j'habite en Europe, est-ce que je vais à Lisbonne ou à Stockholm  ? Quand je vais à Shenyang ou à Kunming, ce n'est pas pareil. Je découvre cette diversité, j'essaie de la comprendre, en m'appuyant sur mes équipes et sur les gens que je rencontre, que ce soit les Français ou les Chinois.

L'un des prochains temps forts de la diplomatie française sera le sommet international sur le climat à Paris (COP 21), pour lequel la Chine a un grand rôle à jouer pour débloquer les négociations. Le premier ministre chinois Li Keqiang, vient de se rendre à Paris avec des déclarations d'intention à ce sujet. Quel a été le rôle de la France, en tant que pays hôte, pour débloquer les négociations  ? Comment ça s'est joué  ?

Ce n'est pas joué. C'est en train de se jouer. D'abord, nous sommes un des 196 pays qui doivent se mettre d'accord sur une nouvelle convention sur le changement climatique dans le cadre des Nations Unies. Cette année, c'est sous la présidence française. Ça ne veut pas dire que c'est la France qui dirige et qui décide, mais c'est à elle de faciliter, d'essayer de rapprocher les points de vue. Nous y travaillons de toutes les manières possibles, dans tous les pays du monde. Avec la Chine, je pense que nous avançons de manière efficace. Nous sommes à la moitié de l'année, la conférence a lieu à partir du 30 novembre, et la Chine, nous l'observons déjà depuis un moment, a pris de grands engagements en terme de développement. Ça correspond à une demande de la société, prise en compte par le pouvoir chinois.

Peut-on parler d'un avant et d'un après accord sino-américain conclu le 12 novembre 2014, après le sommet de l'APEC en Chine ?

Non, l'accord a été un point d'aboutissement qui a donné une nouvelle impulsion mais ce n'est pas sorti de rien. Quand vous allez dans les villes chinoises, vous voyez que les villes, les provinces ont déjà des programmes qui concernent la réduction d'émission, la destruction de certaines usines polluantes ou leur éloignement, la mise en œuvre de programmes d'économie verte... La Chine est déjà en mouvement. Avec l'accord sino-américain, les Chinois ont pris un engagement international, qui s'est poursuivi par des décisions nationales chinoises en mars. Puis nous avons eu la bonne surprise de ce geste politique du premier ministre chinois qui vient à Paris, et qui, dans le pays de la COP 21, fait l'annonce de la contribution nationale chinoise. Elle va loin par l'échéance fixée à 2030, par les engagements pour la réduction des émissions de CO2, et pour la première fois, la Chine dit qu'elle va commencer à diminuer le rôle du charbon et que la part des énergies non fossiles va être doublée. Donc il y a un engagement chinois qui est à la mesure de la Chine.

Nous espérons que la Chine va poursuivre ces efforts, et créer un effet d'entrainement avec d'autres pays qui ne se sont pas engagés. Nous attendons aussi la visite du Président de la République française en Chine à l'automne, et nous espérons avoir à ce moment-là une expression forte de la France et de la Chine ensemble pour faciliter l'aboutissement du texte qui devra rallier l'ensemble des participants à la conférence. Tout ça est très positif, mais ce n'est pas joué.

La Chine a-t-elle pris ces décisions pour répondre aux demandes formulées par les autres parties ou par nécessité  ?

Je ne pense pas que la Chine prenne ses décisions parce que d'autres parties le lui demandent. Elle les prend par rapport à ses propres intérêts... Mais parce qu'elle est lucide. Elle pourrait aussi continuer sur sa lancée, sur le modèle de croissance antérieur, avec la poursuite du surendettement, des surcapacités, des pollutions. Le pouvoir chinois a fait un diagnostic du modèle de croissance et a considéré qu'il n'était pas durable, et aujourd'hui, il prend les mesures pour y remédier. C'est l'expression d'un certain courage politique. La Chine a décidé de le faire, c'est ce qu'on doit prendre en considération et reconnaître.

Vous disiez tout à l'heure que dans vos temps forts, il y a notamment la rencontre des communautés françaises dans les autres villes de Chine. Avez-vous souvent l'occasion de le faire  ?

Je suis en déplacement de 1 à 2 fois par semaine. Il y a aussi beaucoup de visites de délégations d'élus, de collectivités locales, des délégations ministérielles, des séminaires... Je me déplace aussi avec la Chambre de commerce avec le programme Villes d'avenir. Quand je vois les autorités locales dans les villes, je me fais accompagner de responsables d'entreprises. Il y a 6 villes avec des consulats, et j'inclus Hong Kong, qui a un rôle essentiel de hub économique, commercial et financier. Et la communauté y est extrêmement bien organisée, extrêmement forte, elle a des racines anciennes, au service de la présence française dans la Chine continentale.

Que pouvez-vous dire sur la communauté de Shanghai  ?

Je ne fais pas de différence entre les Français d'une ville ou d'une autre. Les Français de Chine sont les Français de Chine. Ils sont tous aussi engagés les uns que les autres. Chacun est aux prises avec son interlocuteur chinois dans la joint venture, dans le projet, avec le marché. Alors, c'est vrai que les Français de Shanghai sont effectivement plus nombreux que les autres. Il y a une communauté extrêmement forte pour la dimension industrielle, et dans le domaine de la recherche et de l'innovation. Le club R&D de Shanghai est un modèle du genre, et quand on a des visiteurs de haut-niveau, on les emmène rencontrer les responsables du club R&D, une des clés de la réussite franco-chinoise. On trouve à Shanghai plus d'activités d'événementiel, de service, de communication.

Un Français en Chine ne doit jamais oublier qu'il est regardé comme un Européen, mais surtout comme un représentant de la France, un pays qui a un rôle singulier au regard des Chinois, qui a une antériorité dans la reconnaissance de la Chine tel qu'elle est aujourd'hui. Et donc, il doit être plus audacieux, plus actif, et doit essayer de mieux comprendre les Chinois auxquels il a affaire. Mon souhait est qu'il y ait de plus en plus de jeunes Français, et que les cursus universitaires et les grandes écoles passent par la Chine. D'où le travail que l'on mène actuellement avec un programme d'échanges de stagiaires. Plus il y aura de mobilité, plus la relation aura un avenir constructif et florissant.

Quelques mots de présentation, pour finir, sur les prochains consuls qui arrivent à Shanghai, Hong Kong et Shenyang ?

À Shanghai, Axel Cruau a tenu à arriver le 14 juillet pour faire connaissance avec la communauté française et les interlocuteurs chinois. Il vient de Los Angeles, c'est un garçon brillant, qui a déjà été en poste à Pékin, et qui avait envie de revenir. Il aura cet aspect moderne et ouvert qu'on attend d'un consul à Shanghai. À Hong Kong, Eric Berti arrive de Sydney. Il connait bien la zone Asie-Pacifique et sera certainement un très bon interlocuteur pour toute la communauté d'affaires française. Et à Shenyang, Marc Lamy est un spécialiste du chinois, qui a déjà été en poste en Chine. Lui aussi était demandeur pour revenir en Chine. Il sera un atout dans une région où on est présent mais où il y a encore beaucoup à faire.

Propos recueillis par Joseph Chun Bancaud (lepetitjournal.com/pekin) Lundi 17 août 2015

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