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FRANÇOIS CHAMBRAUD - "De plus en plus d'étudiants partent en France faire leurs études… en anglais"

Par Lepetitjournal Pékin | Publié le 04/11/2013 à 21:00 | Mis à jour le 08/02/2018 à 13:03

Alors que le nombre d'élèves chinois à l'Alliance Française de Pékin (AF Pékin) a augmenté régulièrement depuis 1996, il connaît un petit recul depuis 2011. Entretien avec François Chambraud (photo ci-contre), directeur adjoint de l'AF Pékin, et Pascaline Bazin, responsable pédagogique adjoint, pour comprendre les raisons de cette évolution.

Lepetitjournal.com : Pouvez-vous s'il vous plaît d'abord faire une petite présentation de l'AF Pékin pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ?

François Chambraud : L'AF Pékin a été créée en 1996. Elle est associée comme toutes les AF en Chine à une université partenaire, l'université des langues et cultures de Pékin. Depuis sa création, l'Alliance de Pékin a vu ses effectifs et son activité augmenter de manière progressive et importante chaque année. On parle d'un début à peu près à 500 étudiants par an, jusqu'à environ 6000 étudiants aujourd'hui. C'est progressif, avec un gros changement quand même en 2005 avec les années croisées France-Chine, où l'AF a déménagé et est arrivée dans les locaux de ce qui était à l'époque le Centre culturel français, aujourd'hui l'Institut français. L'augmentation a conduit à la création d'une troisième antenne à Xihai en 2007, après celle dans l'université partenaire et celle de Gongtixilu (photo ci-dessous). Comme toute AF dans le monde, l'AF de Pékin est une association à but non lucratif, dont la mission est d'abord d'enseigner le français, mais aussi d'être gérée de manière saine pour pouvoir dégager des bénéfices, qui sont réinvestis soit dans les locaux, dans l'entretien, dans l'équipement pédagogique mais aussi dans la programmation culturelle, car une AF, ce n'est pas une école, c'est un établissement culturel à part entière. 90% du budget culturel vient des frais d'écolage, c'est-à-dire la vente de cours.

Les effectifs ont connu un pic en 2011, et depuis, une légère baisse, comment l'expliquez-vous?

Il y a plusieurs raisons à cela. A la marge notamment, une limitation du nombre d'entrants et de candidatures potentielles à l'immigration au Québec. Mais la majorité de nos étudiants, environ 80%, est à l'AF dans l'idée d'aller en France. C'est quand même pour ça qu'on existe, c'est notre coeur de cible. Alors là, on a deux raisons principales pour expliquer la baisse des effectifs. D'abord, la France est quand même vu comme un pays où il est difficile d'entrer. Pour une raison simple : hors écoles privées et autres cursus payants, tout étudiant, qu'il soit chinois ou étranger en général, est accueilli aux frais du contribuable. Il est normal aussi qu'on s'inquiète que ces gens puissent suivre, qu'ils aient un bon niveau de français, donc on a mis en place tout un système de sélection avec Campus France, avec des entretiens, et beaucoup de gens qui se font refuser l'entrée parce que leur niveau de français n'est pas suffisant ou alors parce que leur projet n'est pas bien monté. On ne veut pas que les gens partent se casser la figure, ce qui est une différence fondamentale avec un cursus aux USA ou en Australie, où c'est extrêmement cher, et tout ce qu'on demande aux étudiants, c'est de payer. Nous, on voit les choses différemment, car derrière, un étudiant coûte autour de 10 000 euros je crois, pour le contribuable. Le nombre d'étudiants qui part chaque année en France faire ses études tourne autour de 10 000 pour toute la Chine. Ça, ça reste stable. Et il y a chaque année autour de 30 000 étudiants chinois en train de faire leurs études en France.

Quelle est la seconde raison ?

Ensuite, il y a aussi une politique d'augmentation du niveau des études visées en France. C'est-à-dire que la France veut de plus en plus de personnes qui partent pour faire des masters, voire des masters 2 ou des doctorats, et de moins en moins de personnes de niveau bac ou BTS. Du coup, beaucoup de ces gens qui partent, restent moins longtemps, et l'investissement  dans l'apprentissage du français est vu comme moins important quand on ne part que pour 1 ou 2 ans. Donc, beaucoup des organismes universitaires concernés, publics ou privés, proposent de plus en plus des cursus en anglais pour toucher un plus grand nombre d'étudiants. Ce qui veut dire qu'en 2011, seulement 10 % des étudiants partaient faire leurs études en anglais. En 2013, c'est passé à plus de 30%. Du coup, on va aussi proposer des cours spécifiquement à ces gens-là qui ont aussi besoin de français puisque si les cours sont en anglais, il leur faut quand même connaître un français de survie.

L'enseignement du FLE (français langue étrangère), avec la méthode communicative, basée sur l'oral, la participation et la déduction, pose-t-il des défis particuliers vis-à-vis du public chinois ?

FC : Il y a un problème de système. Le défi principal selon moi pour les Chinois, c'est surtout au début du cursus, quand les étudiants nous rejoignent, car on doit leur faire désapprendre des techniques d'enseignement des langues vivantes, que nous, nous ne suivons pas. Je ne dis pas que nous ne les approuvons pas, ce sont simplement des techniques différentes. Quand on passe de classes de 150 personnes, à des petits groupes de 12, on s'en doute bien que les étudiants chinois sont un peu plus sollicités.

Pascaline Bazin : On passe d'un cours magistral où le professeur délivre un savoir, à un cours où le professeur va guider les étudiants pour que ce soit eux qui découvrent les règles. Alors qu'un cours universitaire chinois va être typiquement basée sur la mémorisation de règles de grammaire, de vocabulaire, pour l'AF, ces règles sont au service de la communication. Ça les perturbe au début, même si beaucoup sont au fait de nos méthodes. C'est aussi ce que recherchent les étudiants en venant ici, car ils savent que c'est aussi ce qui est demandé par Campus France, l'agence du gouvernement de sélection des étudiants, qui recherche des gens capables d'exprimer leurs motivations, de rendre cohérent un projet.

FC : L'idée qui change, c'est le sens de l'apprentissage. Dans un système chinois, et c'est aussi ce qu'on a suivi en France pendant un certain temps, on part des règles pour faire des exercices, alors que nous, on veut se rapprocher autant que faire se peut de l'apprentissage d'un enfant, qui va aller déduire les règles à partir de l'utilisation. C'est ça la méthode communicative. Faire déduire les règles par les apprenants au lieu de les livrer directement. Pour les professeurs qui connaissent l'Amérique du sud, ce qui les choque le plus, c'est la difficulté de les faire parler. J'insiste, surtout au début. C'est moins instinctif, moins culturel.

Quelles sont les publics qui se développent le plus ? Les candidats à l'Afrique ?

FC : Non, pour l'Afrique, ce n'est pas encore visible à l'AF, ils passent par d'autres moyens. Mais sinon, les cours pour enfants se développent énormément. C'est bien sûr lié à l'augmentation du niveau de vie, l'envie de privilégier son enfant, en général unique, en lui faisant faire autre chose que de l'anglais. Il y a aussi de plus en plus de Chinois qui viennent étudier pour le plaisir, pour le tourisme. Il y a plus d'intérêt, on est en train de rentrer dans une logique moins productiviste.


Propos recueillis par Joseph Chun Bancaud (www.lepetitjournal.com/pekin) Mardi 5 novembre 2013

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