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J. GAUDFROY - Comment le très sérieux Julien est devenu l'humoriste Zhu li an 朱力安 (2/2)

Par Lepetitjournal Pékin | Publié le 23/05/2013 à 20:00 | Mis à jour le 08/02/2018 à 13:03

Julien Gaudfroy est une célébrité en Chine. Le monde de la télévision a ouvert ses portes, et ceux de millions de foyers, à ce jeune Français dont la maîtrise parfaite du mandarin séduit les Chinois, et impressionne les étrangers qui se sont essayés à l'apprentissage difficile de cette langue. Mieux encore, Julien Gaudfroy, alias Zhu li an, pratique le traditionnel xiangsheng, version chinoise du stand-up. Second volet de ce récit en deux épisodes.

En avril 2002, Julien Gaudfroy s'installe définitivement en Chine, avec presque pour seul bagage sa maîtrise brillante du mandarin, acquise après des heures d'études studieuses (cf premier volet). Et ça paie ! Son chinois est un excellent sésame. D'abord à Shanghai, où il s'essaie à de nombreux petits boulots. Journaux, marketing, publicité, relations publiques, import-export… "C'est ma chance aussi de ne pas avoir appris la langue dans le cadre d'un diplôme précis, avec l'accent mis sur un vocabulaire spécifique. Car dans ce dernier cas, l'apprentissage est filtré, la langue n'est qu'un outil où la grammaire n'est pas indispensable pour se comprendre. Les efforts sont donc moindres. Tandis que de mon côté, j'engloutissais plein de connaissances dans tous les domaines."

A chaque fois, il arrive sans diplôme, et pourtant les portes s'ouvrent. "Quand j'ai fait l'entretien pour le journal The economic observer, mon interlocuteur m'a demandé de lire un des articles en chinois, ce que j'ai fait, il m'a alors dit : ok, je te prends". Plusieurs raisons expliquent ce miracle enviable. Certes, cette connaissance du chinois était plus difficile à trouver à l'époque, et donc recherchée. Mais surtout, elle montre le degré d'implication qu'une personne est prête à mettre dans son travail. Pour Julien Gaudfroy, c'est aussi une histoire de "respect". Celui vis-à-vis de la culture à laquelle nous introduit une langue. Et aussi celui "devant quelqu'un qui s'exprime bien, explique Julien Gaudfroy. On a naturellement plus de respect face à quelqu'un qui parle bien, y compris quand ce n'est pas un étranger".

Julien Gaudfroy dans son restaurant de Pékin "chez Julien" (photo JCB)


Le mandarin pour éviter les poings

Plus inattendu, sa maîtrise de la langue lui a aussi permis de désamorcer des situations tendues. Passant une soirée dans un bar, il a une fois compris l'état d'esprit un peu anti-étranger d'un autre groupe de clients chinois. Parler en mandarin lui a permis de détendre la situation. Les clients belliqueux, d'abord estomaqués de surprise, finirent par rire. Si la langue lui rend donc bien des services, Julien Gaudfroy n'a alors pas encore trouvé de stabilité professionnelle. Travailler dans un bureau ne lui plaît pas. Début 2003, en pleine galère financière, il décide de réaliser des vidéos de méthode de mandarin et joue le rôle d'un parfumeur français dans une pièce de théâtre. De fil en aiguille, de contact en contact, il atterrit finalement dans le milieu de la télé. Ce qui l'amène à bouger à Pékin, plus culturel, et qui offre plus d'opportunités pour les émissions de télé, avec la présence de CCTV mais aussi de beaucoup de chaines provinciales, pour qui la capitale est un accès privilégié aux invités.

C'est l'humoriste Ding Guangquan qui le prend sous son aile et lui enseigne le xiangsheng. Pour Julien Gaudfroy, c'est une étape supplémentaire dans la compréhension des Chinois. "Ce n'est plus seulement une question de langue. Il faut apprendre plein de choses sur la culture, sur l'actualité et le quotidien des gens. Il me serait par exemple impossible de faire la même chose en France, car ça fait dix ans que je n'y ai pas vécu." Le xiangsheng est une forme traditionnelle de plus de 200 ans, même si ses racines sont millénaires. Il se présente le plus souvent sous la forme d'un duo, divisé entre un narrateur et un intermédiaire plus proche du public, qui formule les questions que pourrait poser l'audience, à l'image, en France, d'un duo Blanche/Dac ou Chevallier/Laspalès. Il s'appuie sur l'interaction et le contraste entre les deux acteurs. Julien Gaudfroy joue donc naturellement sur son identité d'étranger, et non de Français car le public ne fait pas encore cette différence.



La science du rire

"Ce qui me fascine, c'est le ressort du rire, comment le contrôler par le texte ou par l'improvisation." Et là, la recette est pour lui universelle, quelque soit la langue. Car le rire est mécanique, à différencier de l'humour, qui peut être brillant sans faire rire. Le rire est un réflexe physiologique reposant sur un rythme essentiel et précis. "C'est fragile, il suffit qu'un enfant tousse au mauvais moment pour que l'effet tombe à plat. Il faut dans ce cas reconstruire le processus, remettre les gens dans le bain." Le regard, tantôt sur le partenaire, tantôt sur le public, est aussi un subtil déclencheur. Plus le public est nombreux, plus il faut ralentir le débit et se faire comprendre. Car toute personne qui ne comprend pas est un obstacle à la propagation du rire, à son effet contagieux.

Quant au contenu, "comme chez nous, ce sont les sujets de la vie quotidienne qui font rire" Mais qu'en est-il des sujets sensibles, sont-ils abordés? La réponse de Julien Gaudfroy est très intéressante. Il a pu constater un problème d'autocensure qui n'a d'abord rien de politique ! "C'est en premier lieu une question culturelle. En Chine, sur une scène, en public donc, et d'autant plus à la télé, il faut avoir un comportement adapté. C'est une question de bienséance." Naturellement, ce qu'on dit spontanément devant un petit cercle, et à la télé ou sur scène n'est pas pareil. Mais c'est encore plus vrai en Chine. A côté de ça, il y a aussi une certaine forme de nationalisme. "Les gens ne veulent pas que soient exposés les problèmes de leur pays. C'est d'ailleurs pareil quand je parle avec des amis de pays africains en développement." Cette fierté se retrouve au niveau provincial. Une chaîne locale à l'audience nationale ne doit pas s'attirer les foudres de Pékin, être un mouton noir, car cette mauvaise publicité rejaillirait sur ses habitants.

Shanghai plus impertinente

Pour Julien Gaudfroy, il y aussi à Pékin une mentalité de ne pas déplaire, là encore pas forcément liée aux problèmes politiques. "Les gens prennent moins de risques ici, par peur des critiques venant du public aussi. J'ai l'impression qu'il y a une peur de la perte de respect qui incite à l'inaction et à la routine." Une attitude qu'il différencie de celle de Shanghai, où il constate d'ailleurs une évolution du contenu des xiangsheng. "Shanghai a l'habitude d'essayer des choses. Avec son lien occidental, elle a l'habitude de voir des choses avant-gardistes". Si le public français a donc l'habitude de voir ses humoristes moquer les travers de sa société et de sa politique, ce n'est pas le cas en Chine, pour des raisons qui semblent d'abord culturelles. Mais toute habitude est appelée à évoluer avec son temps, et c'est plutôt sur cette évolution que, dans un deuxième temps, la politique en Chine joue un rôle. Avec ses limites shanghaïennes.

Si le xiangsheng, après un engouement dans les années 50 puis 80, souffre aujourd'hui de la concurrence d'une offre médiatique surmultipliée, avec notamment internet, Julien Gaudfroy ne s'en fait pas. Le lauréat du 1er prix Bernardaud, remis en 2012 par la fondation Raffarin pour récompenser les initiatives favorisant les bonnes relations franco-chinoises, et première reconnaissance française pour son travail en chinois, trouve normal de voir de nouvelles formes se revendiquer du xiangsheng tout en le faisant évoluer. Et en écoutant encore une fois un chauffeur de taxi du Henan rire au son du sketch débité par son autoradio, on ne peut que partager son avis.



Joseph Chun Bancaud (lepetitjournal.com/pekin) Vendredi 24 mai 2013

Retrouvez le 1er volet du portrait de Julien Gaudfroy : J. GAUDFROY - Comment le très sérieux Julien est devenu l'humoriste Zhu li an 朱力安 (1/2)

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