Mercredi 22 septembre 2021
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LIVRE - France-Allemagne, des raisons d'espérer selon Christophe Braouet

Par Lepetitjournal Munich | Publié le 03/12/2012 à 00:00 | Mis à jour le 10/12/2012 à 13:20

Né en Allemagne, de père français et de mère allemande, Christophe Braouet a travaillé quinze ans en France, avant de s'installer à Francfort en 1997 où il est toujours banquier.  Il préside la Société franco-allemande francfortoise depuis 9 ans et a été élu membre du Conseil universitaire de l'Université franco-allemande en 2008. Il publie aujourd'hui un livre France-Allemagne, partenaires pour l'Europe.


Lepetitjournal.com : Pourquoi être parti des journaux pour étudier la France et l'Allemagne ?

Christophe Braouet:
J'ai étudié tout d'abord les trois premiers titres de Une du Monde et de la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) tous les jours durant l'année 2011, ce ne sont souvent pas les mêmes centres d'intérêt.
J'ai aussi décortiqué tous les articles concernant le pays voisin de chacun. 50% des articles de la FAZ sur la politique en France, ce sont les affaires. C'est vrai qu'en 2011 DSK était une affaire qui a fait beaucoup de bruit, mais c'est aussi l'année des primaires socialistes, à peine évoquées, et il n'y a pas un mot du MoDem, pas un mot des Verts. Des sujets nécessaires pour comprendre l'évolution des plaques tectoniques de la politique française. Si on ne parle pas de Bayrou, on ne comprend pas une partie des enjeux à droite !
De l'autre côté Le Monde ignore complètement le FDP, alors comment comprendre qu'on va ipso facto aller vers une grande coalition ? On ne le peut pas si on ne traite pas de la disparition, ou des grandes difficultés, de celui qui fait l'appoint nécessaire pour les majorités en Allemagne?
Donc on voit deux journaux très sérieux qui excluent de leurs reportages - pas forcément de manière déterminée ? des aspects importants pour comprendre le pays partenaire. On retrouve la même chose sur les sujets économiques, de société?

Est-ce alors la faute des médias si la France et l'Allemagne ont tant de mal à se comprendre ?
Non pas du tout, car dans une deuxième partie du livre je compare les chiffres, l'histoire? Ma thèse c'est surtout qu'on a deux systèmes partisans qui ne collent pas, il n'y a pas d'interlocuteurs naturels. Les gouvernements parlent bien sûr depuis toujours, mais tout le soubassement ne fonctionne pas. Il y a certes des échanges, un groupe parlementaire franco-allemand? Mais il n'y a pas d'interlocuteurs à la base, aussi bien à droite qu'à gauche parce qu'il y a un décalage total de la césure droite-gauche entre l'Allemagne et la France. Le point de départ c'est peut-être Gerhard Schröder, social-démocrate, qui donne son soutien à Nicolas Sarkozy lors de la dernière présidentielle ce qui montre tout le décalage du système politique. (?)

Donc à gauche on ne parle pas ensemble et à droite, pendant une éternité, la CDU a cherché un interlocuteur français. (...) Finalement le parti qui a le nombre d'adhérents qui peut peut-être être comparable c'est le RPR, la famille gaulliste? c'est l'interlocuteur du fait de sa taille et d'un certain nombre d'idées économiques, mais pas on ne partage pas les mêmes points de vue concernant l'attitude de l'Etat dans l'économie, sur l'Europe, des énormes sujets qui sont en complet décalage? mais faute de mieux peut-être le RPR? et puis vient l'UMP, construction artificielle? je prédis l'éclatement de l'UMP dans le livre d'ailleurs ! Bref les politiques ne se parlent pas, les systèmes partisans n'ont pas de passerelles naturelles et par conséquent sur les sujets de fond, que j'aborde ensuite, l'économie, la démographie, la question du bonheur? il n'y pas de réflexion commune.

Tout de même ce sont les premiers partenaires en terme d'échanges économiques, les deux premières puissances européennes?
C'est un mariage de raison. On voit qu'on ne peut pas faire sans l'autre. (?) Ce n'est plus aujourd'hui du romantisme, ce grand élan de conciliation des pères fondateurs qui sont nés au 19e, qui ont vécu les deux guerres? C'est tout simplement du pragmatisme ce qui rend la chose plus difficile parce que il n'y a plus d'élan spontané, plus de compréhension naturelle.
Je crois que Sarkozy et Merkel l'illustraient assez bien. Tous deux nés après-guerre, il n'y a plus dans les tripes, le besoin, le réflexe de se tendre la main comme entre un Mitterrand et un Kohl ce qui est un moment très fort parce qu'on sent, un peu comme Arafat et Rabin à Camp David, qu'ils partagent tout un vécu qui veut être dépassé parce qu'il a été extraordinairement douloureux... Ça n'existe pas chez Sarkozy et Merkel, et encore moins maintenant entre Hollande et Merkel, qui a soutenu Sarkozy, qui a refusé de le voir pendant la campagne?
Et pourtant la réalité les rattrape tous les deux et ils sentent qu'on a besoin de travailler ensemble et de trouver des solutions ensemble parce que sinon ça va à vau-l'eau. Or la vraie pomme de discorde, c'est l'euro : quel rôle pour la BCE ? est-ce qu'elle doit acheter ou non des obligations ? Cela va même beaucoup plus loin que ça parce que pour la première fois on est vraiment au pied au mur et on est obligé de se poser la question : qu'est-ce qu'on veut faire de l'Europe ? Il n'y a plus de possibilité de louvoyer, maintenant il faut afficher la couleur et la couleur n'est pas la même. (?)
On est à un moment de tension d'autant plus extrême que l'Allemagne avance de plus en plus vers l'équilibre budgétaire - maintenant on parle de 2014 - et la France prend elle le chemin exactement inverse.

Mais y a-t-il  des points communs ? Et des raisons de croire encore au tandem franco-allemand?
Je suis peut-etre d'un optimisme béat, mais je crois que si des deux côtés on est honnête, il faut se poser la question de pourquoi l'Europe, pourquoi l'euro. C'est la raison du titre du livre d'ailleurs? On passe un temps énorme, presque infini, à parler des différences, en fin de compte, am Ende des Tages, on fait ça pourquoi. Parce que, et je crois que c'est le facteur commun des pays européens, on veut l'économie sociale de marché et on veut un développement durable. Ce sont les deux choses qui distinguent la plaque européenne de la plaque américaine et de l'asiatique. Pas sur le plan uniquement économique, mais aussi des valeurs. (?)
Maintenant c'est vite dit car il faut en France comme en Allemagne faire une culbute mentale colossale et c'est la raison pour laquelle ça prend du temps.
La France doit faire des réformes qui vont être lourdes, qui vont faire mal quand on voit qu'un salarié sur 5 travaille pour la fonction publique ou pour une émanation de l'Etat ; la compétitivité ça passe par une réduction des avantages sociaux, on ne pourra en faire l'économie.
Et l'Allemagne se doit d'apprendre que quand on fait partie d'un club, on n'impose pas ses règles. La difficulté pour l'Allemagne étant qu'elle a appliqué tout ce que les professeurs d'économie disaient de faire : " on a 20/20, donc qu'est ce que vous voulez, on ne peut pas faire mieux que 20/20 ! " Taux de chômage allemand : 5,5% en Allemagne , en France : 10,5% ; taux de chômage des jeunes : 8% en Allemagne, le triple en France. Visiblement le résultat y est. La France doit faire des réformes structurelles et il faut que l'Allemagne joue collectif. Ca ne se fait du jour au lendemain.

Combien de temps à votre avis?

On ne nous donnera pas 50 ans ! Il faut un peu de courage politique, mais il s'est toujours manifesté au moment où on ne l'attendait pas?
Le "charbon-acier", c'était totalement inattendu. C'étaient les matières premières indispensables pour la reconstruction, une part de l'économie très importante pour les deux pays. Le Traité de Rome : on met ensemble l'agriculture, ça fait plus d'un salarié sur 4 en France à l'époque. Cette décision, c'était quelque chose d'énorme ! Et l'euro, c'est l'Allemagne resplendissante, unifiée, et dire à ce moment-là : " j'encaisse le deutsche Mark, je suis prête à faire du collectif ", ce n'était certainement pas dans son intérêt immédiat, mais la vision du plus long terme, la protection de valeurs communes ont joué. Qui sait ? on va peut-être avoir une surprise, là, tout à l'heure?

Propos recueillis par Anne Le Troquer (www.lepetitjournal.com/francfort) Lundi 3 décembre 2012{jcomments on}

Christophe Braouet "Deutschland - Frankreich : Partner für Europa. 50 Jahre nach dem Élysée-Vertrag ", Winkler Verlag. (Parution en français prévue pour le 22 janvier 2013)

Plus d'infos sur la société franco-allemande de Francfort, cliquez ici.

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