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Cécile Lazartigues-Chartier, ou l’art et la manière de mieux s'intégrer au Québec

Par Maël Narpon | Publié le 22/03/2022 à 10:49 | Mis à jour le 22/03/2022 à 17:58
cécile lazartigues-chartier

Pas facile de s’acclimater à une nouvelle culture, n’est-ce pas ? Même si l’on pourrait s’attendre à ce que l’adaptation à la vie québécoise se fasse assez facilement, notamment pour les Français, la réalité prouve parfois le contraire. La Française Cécile Lazartigues-Chartier s’assure que les nouveaux arrivants à Montréal aient toutes les cartes en main pour comprendre la culture québécoise, notamment en entreprise.

 

En provenance de Montpellier, Cécile Lazartigues-Chartier est expatriée au Québec depuis 1997 où elle exerce ses talents en tant que consultante en interculturel à travers son cabinet de conseil L’art et la manière. Après avoir étudié dans divers domaines et travaillé dans la communication, cette amoureuse de l’hiver montréalais s’est lancée dans le conseil en interculturel et accompagne les entreprises et individus désireux de s’établir dans la Belle Province.

Quels que soient ses partenaires ou ses clients, Cécile leur prodigue conseils et astuces pour comprendre et s’adapter aux moeurs et à la culture du Québec. Ce qui s’avère souvent nécessaire pour éviter un faux-pas commercial ou dans le monde du travail. Elle a elle-même dû s’accommoder à différents changements culturels au cours de sa vie, dont elle a passé une grande partie à l’étranger. lepetitjournal.com a pu s’entretenir avec elle afin de discuter de son parcours, de son expatriation et de sa passion pour « l’Autre ».

 

Qu’est-ce qui vous avait poussé à partir au Canada ?

Mon mari et moi-même sommes originaires du sud de la France et nous travaillions à Paris avant de déménager à nouveau dans le sud. Nous étions à une période creuse de nos vies professionnelles et venions d’avoir un bébé, alors nous avons décidé de nous envoler pour l’étranger. Nous aimons beaucoup voyager, j’avais moi-même déjà vécu à l’étranger (aux Pays-Bas notamment) et c’était pour nous le bon moment pour sauter le pas. Il nous fallait un pays dont nous parlions la langue, que ce soit anglais, français, espagnol, voire italien, même si mon mari ne le parle pas. Nous cherchions un pays dynamique et sécuritaire, c’est alors que nous est venue l’idée du Canada. Nous étions partis pour 3 ans de prime abord, et nous y sommes toujours 25 ans plus tard. Malgré tout, je resterai toujours une Française installée au Canada, même si j’y suis très bien intégrée. 

 

L’anglais est presque une condition sine qua non pour avoir une carrière intéressante

Je n’avais d’ailleurs pas eu un franc coup de foudre pour Montréal la première fois que nous étions allés faire une reconnaissance des lieux. Je trouvais que Montréal était une ville très nord-américaine, ce qui est logique. Ce que nous vendaient les institutions d’immigration québécoises comme quoi Français et Québécois étaient presque cousins et que le Québec était presque la France est complètement faux. L’anglais est presque une condition sine qua non pour avoir une carrière intéressante.

 

Que pouvez-vous nous dire de vos 25 années d’expatriation ?

Quand j’ai réalisé que je vivais au Canada depuis 25 ans, j’en ai vraiment pris un coup, j’ai eu l’impression d’avoir 90 ans. Ce qui est frappant est qu’à un moment donné de notre vie on se projette dans l’avenir et la vie nous offre des choses complètement différentes. Nous avons trouvé du travail, avons eu une deuxième fille et nous sommes fait des amis. Je pense qu’il est extrêmement important dans le processus d’expérience à l’étranger de comprendre que, du moment où nous partons, nous changeons, et nous prenons racine. On se rend également compte que le monde change, notamment à chaque retour en France.

 

Je ne retire que du positif de ces 25 années, même si cela n’a pas toujours été un long fleuve tranquille

A une période, j’avais le privilège de pouvoir rentrer une à deux fois par an et je voyais que l’écart culturel s’était creusé. Je renonçais à des choses françaises et j’incorporais des aspects culturels québécois et nord-américains dans ma vie. Je ne retire que du positif de ces 25 années, même si cela n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Comme tout le monde, j’ai été frappée de plein fouet par le mur de l’incompréhension, du choc culturel, et de l’éloignement de la sphère familiale. Mais je ne regrette pas un seul instant.

 

Pourquoi être devenue consultante en interculturel ?

J’ai fait des études littéraires, suivies d’études en communication et d’un DESS (ancien diplôme de niveau Bac+5) en commerce international. En école de communication, une de mes professeures nous avait ouvert à l’interculturel, notamment en nous montrant un documentaire sur comment certaines personnes ou entreprises peuvent se planter complètement à l’international, non pas en termes de savoir-faire mais bien en termes de relationnel. Ce fut le cas lorsque les Galeries Lafayette ont tenté de s’implanter aux Etats-Unis dans les années 1990 alors qu’elles avaient tout pour réussir. L’enseigne avait magistralement raté le coche en ce qui concerne l’interculturel.

 

Programme de l'art et la manière, le cabinet de conseil en interculturel créé par Cécile Lazartigues-Chartier

 

Ce documentaire m’avait réellement ouvert les yeux sur un domaine qui touchait à l’anthropologie, la psychologie, le culturel, et le marketing. Au Québec, j’ai travaillé dans le milieu de l’art en tant que directrice de communication pour une grande compagnie de danse contemporaine. Ce qui était finalement très proche de ce que je fais maintenant car il fallait fédérer et être le contact entre le client qui a un besoin et les personnes de l’entreprise.

 

En quoi consiste exactement votre travail aujourd’hui ?

Je fais quasiment la même chose qu’en tant que directrice de communication, je ne sais pas ce que l’entreprise a à dire à ses clients, ni ce que deux personnes d’origines différentes ont à se dire, c’est leur richesse propre. Je leur permets d’établir le contact et de faire en sorte que ce qu’elles cherchent à exprimer soit formulé de façon recevable pour l’autre. Il s’agit d’un espace de co-construction, voilà ce qu’est l’interculturel. Ce petit plus par rapport à la communication m’a vraiment poussée dans cette direction, je m’y sens à ma place. Je forme ainsi les personnes qui arrivent au Québec en leur inculquant certaines bases comme le fait que tutoyer son patron au Québec est la norme mais qu’elle ne signifie pas que l’on a développé une relation amicale avec lui, ni qu’il ne pourra pas nous virer du jour au lendemain. Les Français ont énormément de mal avec le tutoiement dans les rapports hiérarchiques.

 

Je permets aux gens de se poser les bonnes questions sur les thématiques interculturelles

Je me suis donc dit que je pouvais accompagner mes compatriotes qui souhaiteraient s’établir à Montréal, ou qui sont en mission commerciale entre la France et le Québec. Je fais toujours la même chose : je permets aux gens de se poser les bonnes questions sur les thématiques interculturelles. Il m’arrive aussi d’intervenir auprès d’immigrants en grande précarité, parfois réfugiés ou illettrés, que j’aide à comprendre le culture québécoise. Dans l’autre sens, j’aide aussi des entreprises québécoises qui voudraient s’implanter en France, où il arrive que certaines se prennent un mur. Je ne suis pas certifié comme coach, mais fondamentalement je fais du coaching.

 

Quelles sont les principales différences culturelles dans les relations France/Québec ?

Au Québec, c’est le consensus qui prime, quel que soit le domaine. Mon mari et moi travaillions à notre arrivée dans deux corps de métier différents (la communication et l’informatique). Nous avons appris à nos dépens que la confrontation dans le milieu professionnel n’était pas très bien vue. En France, il est normal de poser des questions, de remettre en cause des idées pour qu’il y ait un débat et déboucher sur quelque chose de construit, il n’y a rien de personnel là dedans. Ce n’est pas du tout le cas au Québec où, si on hausse le ton un tant soit peu, la personne à qui l’on se confronte peut le prendre comme une attaque personnelle. Cette personne ne rentrera pas dans la confrontation et vous répondra une phrase simple qui aura pour but de clore le débat : « c’est ton avis ». C’est encore frustrant pour moi aujourd’hui d’entendre cette phrase, alors même que je travaille dans l’interculturel. Parfois, un clash peut à mon sens être salvateur, une manière de crever l’abcès.

 

L’interculturel constitue la façon d’articuler la relation entre deux cultures respectueusement, sans jugement et efficacement

Une des choses les plus difficiles pour les Français au Québec est de lâcher prise, de ne pas être dans la confrontation et d’accepter d’interagir différemment sans juger. C’est là la base de l’interculturel. Il s’agit de prendre conscience de nos références qui sont souvent implicites et inconscientes, et d’accepter que notre vision monde est une bonne vision, mais pas LA bonne vision. L’interculturel constitue donc la façon d’articuler la relation entre deux cultures respectueusement, sans jugement et efficacement, car nous restons dans une sphère professionnelle.

 

Quels sont vos conseils pour les personnes qui envisagent une expatriation au Québec ou au Canada de manière générale ?

Je leur conseille de se préparer. La préparation n’affranchit pas de l’expérience mais permet d’avoir des outils pour relativiser. Je leur dirais également de ne pas prendre les choses personnellement, d’arrêter de faire des comparaisons et de travailler sur le non-jugement, surtout pour un Français. Il faut simplement accepter le façon de faire au Québec, particulièrement en entreprise. Il faut essayer de garder une certaine curiosité et ce que j’appelle « le goût des autres ». Bien sûr, il est difficile de s’adapter à certaines choses, mais d’autres peuvent nous enthousiasmer en contrepartie. Personnellement, je suis originaire du sud et pourtant j’adore l’hiver québécois, il faut simplement accepter les choses telles qu’elles sont.

 

Mael Narpon - journaliste junior Londres

Maël Narpon

Diplomé d'une licence de sociologie à Pau et à Athènes, il intègre ensuite l'IEJ Londres. Il effectue un stage avec lepetitjournal.com Londres puis rejoint l'édition internationale en tant qu'alternant dans le cadre d'un Master à l'IEJ Paris.
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