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SÉRIE “PEPENADORES” - Le jour des Pepenadores

Par Lepetitjournal Mexico | Publié le 14/10/2015 à 12:46 | Mis à jour le 16/09/2015 à 18:56

Elles sont là, près de nous, nous les croisons dans la plupart des agglomérations mexicaines. Elles vivent de nos immondices, dans des conditions déplorables, pour nourrir leur famille. Au quotidien, elles se confrontent au climat aride ou pluvieux, aux maladies, à leurs compagnons de route. Elles ont choisi cette voie plutôt que celle que la délinquance organisée leur fait miroiter. Dans cette série, à travers six textes courts, ces personnes anonymes reprennent la parole pour tenter de se réapproprier une dignité latente. Nous vous proposons aujourd'hui le sixième et dernier volet "Le Jour des Pepenadores" dans les colonnes du Petit Journal de Mexico.  

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LE JOUR DES PEPENADORES

Sur la place principale de la petite ville de province se dresse un aigle impérial au sommet d'une imposante colonne : c'est l'Exedra. Quelques personnes y déambulent avec lenteur, des familles, des couples, un homme âgé perdu dans ses pensées. Vus du clocher de la cathédrale baroque de Sainte Marie de l'Assomption, on pourrait les prendre pour des pigeons parsemés ici et là, en quête d'une graine délaissée. Les rayons foudroyants du soleil de 15 heures brûlent le palais rougeâtre du gouverneur. Les briques de tezontle de la façade ceignent la cloche sur le point d'être sonnée, annonçant un fracassant "¡Viva México !" Aux abords de l'édifice a été montée une estrade pour accueillir le concert du crooner Armando Manzanero et une représentation à la gloire de Miguel Hidalgo y Costilla, principal instigateur de l'Indépendance du Mexique. 

"Le Mexique change, le Mexique avance et nous voulons qu'il avance avec et pour nos amis pepenadores ! " (photo de Citlalli González Ponce)

Les gens se regroupent et commencent à composer un public. Des agents de la police municipale apparaissent alors, le visage fermé, frayant un chemin à un jeune homme à la chemise blanche qui avance le pas avec énergie, pratiquement sur le point de trottiner. Il arbore un sourire parfaitement blanchi et sa mèche gominée lui donne un vieil air de rock'n'roll. Il monte les marches en sautillant et se retourne avec souplesse face au public.

" - Mesdames, Messieurs. Chers concitoyens d'Aguascalientes. C'est avec un immense plaisir que je viens vous parler aujourd'hui de ceux et celles qui nous rendent le service essentiel d'assainir nos rues, de récupérer nos déchets pour les mener au recyclage. Ils nettoient nos quartiers avec ardeur et il est temps de reconnaître le travail colossal qu'ils accomplissent tous les jours. Le Mexique change, le Mexique avance et nous voulons qu'il avance avec et pour nos amis pepenadores ! "

La foule réunie au pied de l'estrade applaudit avec entrain, emportée dans une vague de joie comme au lendemain d'une victoire électorale. On aperçoit alors les yeux de l'orateur se plisser, ses lèvres s'élargir légèrement et sa main chercher à éventer les visages du premier rang : il demande à son auditoire le retour au calme.

"- À présent, accueillons sous vos applaudissements Julio Hernández que l'on surnomme Tata !" Un vieillard titubant est poussé sur les marches par un homme au crâne rasé qui lui souffle trois mots à l'oreille. Le sbire porte un manteau noir avec une étrange image dans le dos : une sorte de planète orange qui émet des ondes. 

"-Voici une panoplie complète pour vous faciliter la tâche. Une veste de sécurité aux bandes réfléchissantes pour être visible la nuit et éviter les accidents, une casquette pour vous protéger des rayons du soleil, des gants pour éviter toute blessure et un kit de réparation pour votre bicyclette. Merci encore pour votre contribution à notre société." 

Tata est abasourdi. Il n'a jamais parlé à un micro, et encore moins devant une foule aussi nombreuse. On entend au loin des "Tata ! Tata !"

"- Je remercie le gouvernement d'Aguascalientes? qui a toujours été là pour nous? et merci pour ce matériel? qui nous permettra de travailler dans de meilleures con? de meilleures con?" On lui retire le microphone. Tata s'éclipse, sa casquette au logo vert, blanc et rouge sur la tête.

"- Merci beaucoup, Tata, pour votre commentaire ! Je vous invite maintenant à participer aux nombreuses activités proposées dans les stands installés exceptionnellement autour de la place. Vos enfants pourront apprendre comment recycler le carton, le plastique. Il y a également un atelier d'hydroponie et un autre de peinture sur verre. Merci encore et à très bientôt !"

La foule s'éparpille. On visite les stands, pose des questions. On s'étonne, on s'exclame. À un moment, on entend:

"- Moi, quand je serai grand, je serai recycleur !"

Et à un autre :
"- Maman, qu'est-ce que c'est, un pepenador ? 
- C'est une personne qui vit des poubelles, qui les recycle. Tu comprends, mon chéri ?
- Beurk ! C'est dégoûtant ! On va manger une glace ?"

Pascal Bomy est écrivain public et enseignant de français langue étrangère (Lire article
Passionné par les langues, la littérature et le cinéma, cet enseignant réside au Mexique depuis une dizaine d'années. Il y donne des cours de français langue étrangère dans l'enseignement supérieur et anime également des ateliers sur la culture et le cinéma français.

Son blog http://racontezvous.blogspot.mx/
Épisodes de la série "Pepenadores" publiée dans le Petit Journal de Mexico: Juan (1) - Jacob (2) - Lupita (3) - Elle et lui (4) - Tata (5) - Le jour des pepenadores (6)

Autre série : Xotchil ou l'enfance en suspens

Petite fille surdouée et curieuse, Xochitl vit à Ecatepec, dans la banlieue de Mexico. Comme les autres enfants, elle aime jouer, rire et apprendre tous les jours de nouvelles choses. Elle s'évertue à grandir normalement auprès de sa famille et ses amis, malgré l'exacerbation des conflits au c?ur même de la ville. Elle tente de s'échapper de la violence, de la corruption, des féminicides perpétrés au quotidien mais les nouvelles qui fusent autour d'elle cherchent systématiquement à miner son optimisme mêlé à une infinie joie de vivre. En toile de fond, de manière presque anodine, le candidat Enrique Peña Nieto remporte l'élection présidentielle.

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Pascal Bomy pour (lepetitjournal.com/mexico) Mercredi 14 octobre 2015 (Republication)

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