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DU MEXIQUE À LA BRETAGNE - Chapitre 14 : Les limbes

Par Lepetitjournal Mexico | Publié le 14/12/2015 à 06:30 | Mis à jour le 06/01/2018 à 18:43

Début 2014, Carla a quitté son Mexique natal pour suivre son compagnon breton et vivre avec ses deux garçons en France dans un petit village de Bretagne. Passionnée d'écriture, elle tient un blog pour parler de son expérience, de cette nouvelle vie qui commence, de ses états d'âmes, de ses joies, ses peines et d'une nouvelle naissance qui vient agrandir la famille. Aujourd'hui chapitre 14 : Les limbes

Les limbes

30 novembre 2015 

Bientôt deux ans, et je n'arrive pas à insulter en français.
Je ne sais pas pourquoi, mais ça ne me vient pas. Ça ne viendra peut-être jamais.
J'aime l'endroit où je vis. J'aime cette Bretagne pacifique et accueillante. J'aime cette dame tahitienne qui stoppe les voitures à l'angle de l'école, et qui m'a souhaité un heureux accouchement lorsque je trainais mes neuf mois de grossesse le long du trottoir.

J'aime les parents des amis de mes fils, solidaires et prêts à aider même s'ils me connaissent à peine.
En même temps, je continue à aimer la voisine de ma tante, là-bas au Mexique. Elle aide ma tante, lui donne de la viande et des légumes, et continue à aller dans sa petite épicerie (dont elle est la seule cliente) pour lui acheter de la lessive et de l'huile.

Descente du Christ dans les Limbes par Domenico Beccafumi, Pinacothèque nationale de Sienne (DR) Dans la religion catholique, la théorie des limbes désignait un état de l'au-delà situés aux marges de l'enfer. Par extension, ils désignent un état intermédiaire et flou. (wikipedia)

Pourquoi j'aime toutes ces personnes ?
Parce qu'elles sont mexicaines ou françaises ? Non. Parce que ce sont de bonnes personnes, humaines et solidaires.
Peu m'importe où ces gens sont nés. Mais je me rends compte que ce n'est pas le cas pour tout le monde.

Après les tristes évènements de novembre à Paris, j'ai été témoin de réactions tout aussi tristes de la part de personnes que je croyais connaître. D'anciens camarades de fac, les mêmes qui, en voyant des photos d'Emma, s'étaient exclamés : « Qu'est-ce qu'elle est mignonne ! », affirmaient tout d'un coup : « ces Français l'ont bien mérité ». Emma est française. Ses petites mains, ses petons, sa frimousse? elle est née ici, dans un hôpital public breton. Elle aurait pu naître mexicaine. Le fait qu'elle soit née de ce côté de l'Atlantique la rend-elle responsable de ces décisions géopolitiques complexes ? Je ne crois pas. Je ne crois pas non plus que ces personnes, qui pointent un doigt accusateur et désignent la France comme la source de tous les problèmes de l'humanité, ont ouvert leur porte à un réfugié ou un migrant, comme l'a fait une incroyable amie française. Je ne crois pas non plus que ces gens sachent où se trouvent la Syrie, et le Mali, ou connaissent la moitié des choses tristes de ce monde. Ils étaient mes amis. Quelle est cette fissure qui m'empêche de comprendre leur réaction ?

C'est curieux d'être migrant, et de sentir que d'une certaine façon, on ne fait plus partie à cent pour cent de l'endroit que l'on a quitté. Et en même temps, chaque jour, certaines choses nous rappellent que l'on ne fait pas non plus partie à cent pour cent de l'endroit où l'on vit. Ni d'ici, ni de là-bas, de nulle part. (Par exemple, chaque fois que je fais une démarche administrative, je dois me battre pour conserver mon nom, Martínez, et éviter coûte que coûte que l'on mette le nom de mon mari. Chaque fois que je leur dis d'écrire mon nom de famille, les gens me regardent comme si je demandais la lune?)

J'aime mon pays (« Mexique, je crois en toi, parce que tu écris ton nom avec un X, cela ressemble à la croix et au calvaire »), et je suis fière de venir de la terre du maïs, du chocolat, de Ricardo Flores Magón et d'Emiliano Zapata. Mes grands-parents reposent en terre mexicaine. Trois de mes quatre enfants sont nés en terre mexicaine. Mes tantes, et ma s?ur sont là-bas. Et ma maman. La moitié de mon c?ur.

Mais j'aime aussi cet endroit du monde. J'aime la France, et son école cent pour cent laïque. J'aime la France, et la notion d'entre-aide, les dimanches non travaillés (en général), et les gens qui résistent à l'envie d'acheter les jours fériés, parce qu'eux non plus n'aimeraient pas travailler en ces jours réservés à la famille. J'aime le système de santé publique, l'aide et l'importance que l'État donne aux familles. J'aime que le pays soit sûr, et plus transparent. J'aime le train même si c'est cher. J'aime tout particulièrement la Bretagne et son temps de chien, ses gens sérieux, mais qui ont du c?ur, les hortensias dans les jardins, et le beurre salé (sans sel, c'est un sacrilège).

Emma est née ici, et même si mon Breton et moi cessons un jour d'être les meilleurs amis et amants, et que je migre à nouveau vers d'autres terres, une partie de mon c?ur restera ici.

J'ai toujours des amis à Buenos Aires, et j'ai hérité de beaucoup de choses de ces trois ans là?bas.
Après avoir vécu dix ans avec un Uruguayen, j'aime le maté et je dis les gros mots de Buenos Aires avec beaucoup plus de naturel que les français.
J'ai de plus en plus le sentiment de faire partie d'un nouveau groupe de personnes un peu d'ici, un peu de là-bas, et un peu de nulle part.
Nous avons le c?ur partagé, nous aimons de nombreux lieux à la fois tout en ne faisant partie d'aucun.

Comme le dit un proverbe sénégalais que ma belle-s?ur m'a appris : « Un tronc d'arbre a beau séjourner dans le fleuve, il ne se transformera jamais en crocodile ». Peu importe combien de temps nous resterons, nous ne serons jamais d'ici. C'est vrai. Mais rien ne m'empêche d'être un tronc heureux.

Je partage ce fleuve avec toutes ces personnes qui, pour une raison ou une autre, ont quitté leur terre, et en ont adopté une nouvelle. Ce sont nos limbes, et un jour nous pourrons montrer aux autres que l'on n'y vit pas si mal.


Née en 1979 à Mexico de parents journalistes, Carla Martínez a étudié les sciences de la communication à la UNAM (Universidad Nacional Autónoma de México).Elle a travaillé plusieurs années comme "ghost writer"  pour des publications académiques et a passé plusieurs années à Buenos Aires. Plus tard, Carla a exercé en tant que professeur d'anglais dans un petit village de l'Etat d'Hidalgo au Mexique.      Écrivaine et rédactrice par vocation, elle travaille actuellement pour une entreprise espagnole de web-marketing mais consacre son temps libre à écrire ses expériences en tant qu'immigrée  en France  dans la belle région de Bretagne.
Fière d'être la maman de deux garçons de dix et sept ans, elle est aujourd'hui mariée avec un Breton et est depuis quelques mois maman d'une petite Française.

Son blog : Migrante con ojos de cristal 

Chapitre 1 :  365 jours plus tard  / Chapitre 2 : Paris  / Chapitre 3 :Histoire de pain  / Chapitre 4 : Grossesse  / Chapitre 5 : L'école 1 / Chapitre 6 : L'école 2. / Chapitre 7 : femme / chapitre 8 : accouchement / chapitre 9 : Quemar los barcos / chapitre 10 : La langue / chapitre 11 : Racines / chapitre 12 : De retour /Chapitre 13 - La mer

Carla Martínez. (Photo DR)

Carla Martínez - Traduction Marie Lac (Lepetitjournal.com/mexico) Lundi 15 décembre 2015

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