CHRONIQUE QUÉBÉCOISE - Autoportraits de glace (XI) - Retardataires ponctuels…

Par Lepetitjournal Mexico | Publié le 17/03/2015 à 09:00 | Mis à jour le 06/01/2018 à 13:21

Le Petit Journal de Mexico ouvre ses colonnes à Javier Vargas de Luna avec un texte proposé en français et espagnol. Professeur de lettres hispaniques à l'université Laval de la ville de Québec, il nous livre à travers ses chroniques ses expériences et impressions d'expatrié mexicain vivant dans le nord de l'Amérique. Nul doute que la lecture de ses Autoportraits de glace sera rafraîchissante et dépaysante. Chapitre XI : Retardataires ponctuels?

Il faut le dire d'emblée et avec toutes les lettres nécessaires : l'expérience hispanique de faire passer chaque minute lentement répond rarement aux rigueurs d'un monde dont la ponctualité représente la plus grande institution de toute dynamique. Natifs d'un ciel qui se prête rarement aux excuses pour renier le temps, l'immigré au Québec doit également s'installer dans les heures d'une rapidité toute nouvelle.
(Photo Javier Vargas de Luna)

A l'inverse de cette conviction si disciplinée, vivre en dehors de l'ordre imposé par l'hiver est une erreur impardonnable, presque une maladie morale, une attitude de volte-face à la bonne réputation. Une vie en désaccord avec la ponctualité perd désespérément l'occasion de sa propre rédemption et, avant de se compter encore parmi les justes, la personne sera obligée de travailler des heures supplémentaires ? sans ironie ? pour se déshabiller dès que possible des justifications de retards.

Personne ne saura ce qu'il coûte de nous adapter à une réalité s'exécutant dans la hâte, de s'ajuster au rythme des dates et aux périodes dont la vitesse sera toujours au-delà de nos attentes. Oui, il est si difficile de s'enraciner dans une culture dont la précision semble nous cambrioler le nom parce qu'ici, les rendez-vous, les horaires, les réunions, comme tout autre événement social est organisé avec la propreté d'un chirurgien à qui la fragilité de la main peut coûter l'emploi ou, pire encore, faire des victimes inutiles dans son entourage. Et il est très juste que ce soit ainsi, bien sûr !, même si l'expérience de la ponctualité au Québec est peut-être la bataille où nous serons toujours vaincus.

Les exemples sont nombreux et de toutes sortes. Les célébrations occasionnelles obéissent à la rhétorique imperturbable du "cinq à sept", ni avant ni après, malgré la tristesse d'appliquer un critère si brusque au bonheur de nos amis. Les horaires du transport public servent aussi comme pièce à conviction supplémentaire de tout cela, avec une fréquence retranchée et une rigueur dont la mécanique ressemble plus à celle des aéroports qu'au voyage habituel à l'école ou au travail. Un entretien professionnel, organisé à partir de ces fréquences, nécessite aussi des équations qui, en cas d'erreur, peuvent ruiner complètement la journée ? et peut-être l'avenir ! ?.

Il nous faudra plusieurs années avant de comprendre que la ponctualité est une prolongation du froid et de la neige, et qu'elle y explique son intransigeance. Oui, il est impossible de prolonger les festivités lorsque la température se situe autour de nombreux degrés sous zéro sur une route tapissée de glace. Il en va de même d'un moment apparemment banal tel que l'attente de l'autobus au coin de la rue. Au-delà de toute poésie et de toute métaphore, nous risquons nos vies au gré de la ponctualité des horaires collectifs : le temps n'offre d'autres considérations que celles de savoir comment y survivre plusieurs mois par années.

En grelottant avec le tremblement de nos accents les plus intimes, j'ai avancé ma montre d'un quart d'heure. De cette manière, j'ai résolu le dilemme de me savoir retardataire ponctuel dans les nouveautés des horaires de mon déracinement?

Autorretratos de hielo (XI) - Impuntuales a tiempo?

Javier_Vargas_de_LunaEs necesario decirlo desde el principio con todas sus letras: nuestra experiencia hispánica de hacer pasar con lentitud cada minuto no se ajusta casi nunca a los rigores de un mundo cuyas agendas representan la institución mayor de cualquier dinámica. Nativos de un cielo donde el tiempo pocas veces es pretexto para renegar del tiempo, llegar a Quebec es, así, instalarse entre las horas de una puntualidad distinta.
(Photo Javier Vargas de Luna)

Por la espalda de tan disciplinada convicción, vivir fuera del orden exigido por el invierno es un error imperdonable, casi una enfermedad moral, una actitud sin camino de regreso a la reputación. La vida que se aleja de los esquemas de una puntualidad así, pierde sin remedio la oportunidad de su propia redención. Para volver a contarse entre los justos será necesario trabajar tiempo extra ?dicho sea sin ironías?, esforzarnos para silenciar esa cultura que nos persigue en los retrasos mientras promueve las justificaciones, mudar el rostro genético de los horarios y, si acaso tal cosa fuera posible, convertirnos en el artificio de calendarios vividos en otra lengua.

Nadie sabrá nunca lo que cuesta la adaptación a una realidad que corre a toda prisa, ajustarnos al ritmo de fechas y de lapsos cuyas velocidades presentimos siempre un minuto más allá de nuestras esperanzas. Es tan difícil arraigarnos en una sociedad cuya precisión parece robarnos el nombre en cada cita, reunión u horario. En general, aquí todo momento social se organiza con la limpieza de un cirujano a quien el temblor de la mano puede costar el empleo y, peor aún, convertir en víctima innecesaria a su entorno. Y está muy bien que así sea, por supuesto que sí, aun y cuando la experiencia de la puntualidad canadiense sea tal vez el examen del que siempre saldremos derrotados.

Los ejemplos son muchos y de todos colores. Las celebraciones ocasionales obedecen a la imperturbable retórica del reloj en el brindis de ?cinco a siete??, ¡ni antes ni después!?, muy a pesar del disgusto de darle un punto final tan abrupto a la compañía de los amigos. Los horarios del transporte público sirven también como prueba de todo esto, con sus frecuencias inamovibles y una escrupulosidad cuyas mecánicas más hacen pensar en los vuelos internacionales que en el gastado viaje a la escuela o el trabajo. Una entrevista profesional, organizada desde dichas frecuencias, exige preparativos y ecuaciones que, en caso de error, arruinarán por completo la jornada ?¡y quizás el porvenir!?.

Pasarán varios años antes de llegar a comprender que la puntualidad obedece al frío y a la nieve, pues en ellos se inspira la explicación de sus intransigencias. Es imposible prolongarse de festejos cuando la temperatura ronda los muchos grados bajo cero en una calle hecha de hielo y, por extensión, lo mismo podría decirse de un acto en apariencia tan banal como salir a la esquina a esperar un autobús fuera de tiempo. Más allá de toda poesía, en la puntualidad de los horarios colectivos nos va la vida, pues el tiempo no está para contemplaciones durante muchos meses al año.

Tiritando con el temblor de nuestros acentos más íntimos, yo he tenido que adelantar mi reloj durante un cuarto de hora. Sólo así he resuelto el intríngulis de saberme siempre impuntual a tiempo ?o puntual a destiempo? en los nuevos horarios de mi desarraigo social?


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Javier Vargas de Luna pour (Lepetitjournal.com/mexico) Mardi 17 mars 2015

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