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Cinéma : le French Film Festival célèbre YSL

Par Eléonore Arnold | Publié le 18/03/2019 à 12:17 | Mis à jour le 18/03/2019 à 12:39
Photo : Olivier Meyrou, réalisateur du documentaire Célébration sur Yves Saint Laurent - DR
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Sorti en salle en France le 14 novembre dernier, le film-documentaire Célébration d’Olivier Meyrou fut au départ une commande à la gloire d’Yves Saint Laurent. Rencontre avec le réalisateur.


Aux manettes, Pierre Bergé, homme d’affaires, compagnon et soutien indéfectible de l’immense créateur. Mais voilà, derrière la caméra, un cinéaste, un vrai. Olivier Meyrou s’est attaché à refléter tout le génie du créateur dans les dernières années de sa vie, mais aussi sa fragilité et sa personnalité troublante. De par sa tonalité, son approche et son montage, le film est une œuvre de cinéma, une plongée absolument passionnante dans un monde qui fascine, celui de la haute-couture et d’une Maison à l’aube de ses derniers instants. 


Lepetitjournal.com/Melbourne : La sortie du film a été quelque peu mouvementée. En réalité, il aura fallu attendre 20 ans avant que le film ne sorte en salle. Peu de temps avant sa mort en 2017, Pierre Bergé visionne le film et vous donne son accord. En quelle année réellement avez-vous terminé le film et avez-vous apporté des modifications avant sa sortie en France en novembre dernier?

Olivier Meyrou : Nous avons débuté le tournage en mai 1998 et l’avons terminé en janvier 2001, soit presque 3 années plus tard. Pierre Bergé voulait absolument un film sur cette époque et nous a laissé une liberté totale sur le tournage. Le film mettait en scène les dernières années de la Maison de haute couture ainsi que son créateur, Yves Saint Laurent, fragilisé par sa longue carrière. La Maison a malheureusement fermé ses portes en 2002, un an seulement après le tournage. Le report du film s’explique en partie selon moi par le fait que Pierre Bergé ait trouvé prématuré après la fermeture de la Maison, de divulguer certaines informations. Il était soucieux de mettre lui-même le point final à cette fabuleuse histoire. Metteur en scène d’Yves Saint Laurent, il s’était assuré de la construction du mythe et avait toujours en tête cette obsession de ce qui allait rester de lui et d’Yves Saint Laurent à leur mort. Il organisait d’ailleurs tous les 4 à 6 mois de grandes célébrations qu’il mettait en scène pour verrouiller le mythe et s’assurer de la pérennité éternelle de la marque Yves Saint Laurent. 


Qu’avez-vous ressenti lorsque vous êtes entré pour la première fois dans les studios de la Maison Yves Saint Laurent? Y avait-il une atmosphère singulière?

Dans le luxe à cette période, il y avait déjà l’idée d’un monde nouveau. Ce qui m’a frappé en entrant pour la première fois dans la Maison Yves Saint Laurent en 1998, c’était ce sentiment d’un espace temps plus proche du XIXe, début XXe que du XXIe siècle.

Cette impression d’entrer dans un livre d’histoire. Incroyable!

La Maison avait gardé d’une part des modes de production anciens et d’autre part, l’idée que l’artiste, le créateur, soit au centre de tout. Cette manière de fonctionner n’existait quasiment plus à cette époque. Les grands groupes financiers avaient racheté la plupart des grandes Maisons de luxe modifiant complètement cette conception. L’artiste était devenu interchangeable. Yves Saint Laurent était le dernier à posséder une Maison de haute couture à son nom. Il le souligne d’ailleurs à juste titre lors de son interview avec son amie de longue date, Janie Samet à New York, interview que l’on retrouve en bribes dans le film.

Pierre Bergé s’agitait, était un homme de l’extérieur, des médias, alors qu’Yves Saint Laurent, lui était quelqu’un de très renfermé. Il s’isolait dans son studio et disait souvent qu’il ne comprenait pas le monde extérieur mais qu’il le sentait. C’était quelqu’un de très cohérent avec lui-même et qui faisait finalement ce dont il avait toujours rêvé, créer des robes. 


Dans votre film, Célébration, on découvre les ateliers avec "les petites mains" comme on aime communément les appeler, mais également un couturier avec sa force de création. Comment avez-vous approché Yves Saint-Laurent, personnage discret, angoissé, torturé par le stress et les démons qui ont finalement eu raison de lui? 

Yves Saint Laurent était extrêmement impressionnant comme peuvent l’être parfois les personnes terriblement fortes et fragiles à la fois. La Maison toute entière avait cette crainte d’Yves Saint Laurent. Même Pierre Bergé n’était pas totalement à l’aise avec lui. De cet être très faible, surgissaient des ondes incroyables. Lorsque les "petites mains" entraient dans le studio et qu’elles s’approchaient de lui, elles marchaient d’un pas délicat et lui parlaient avec des mots très doux… Il y avait comme une sorte de mimétisme qui se mettait en place. J’avais l’impression parfois que tout le monde se métamorphosait en Yves Saint Laurent. J’ai encore ce souvenir de Loulou de la Falaise répondant à un mannequin en prenant le même ton qu’Yves Saint Laurent. C’était impressionnant. Au regard du personnage qu’était Yves Saint Laurent, j’avais abandonné l’idée de l’interview frontale. Je ne voulais pas le déstabiliser. Je voyais bien qu’il n’était pas un homme de "mots" et que cela n’était pas son mode d’expression. J’avais donc décidé de le filmer avec une stratégie dite de "film animalier", me mettant dans un coin avec l’équipe pour essayer d’être le plus discret possible. Je ne suis jamais entré en interconnexion avec lui.

Les premiers jours ont été compliqués je ne vous le cache pas. Je sentais la crainte de Pierre Bergé. Une caméra, 5 personnes présentes pour le tournage (tournage en pellicule) dans le petit studio… La première journée, aucune apparition d’Yves Saint Laurent. Il aura fallu attendre le deuxième jour pour voir apparaître Moujik, son chien fétiche, puis quelques minutes plus tard, le couturier. Cette grande silhouette à la démarche si particulière, un peu précaire, de l’ordre du pantin parfois, a levé le bras comme pour nous saluer, puis s’est mis au travail. Voilà comment a commencé le tournage. J’ai toujours pris soin de respecter cette distance avec lui. Je crois qu’en 3 ans, nous avons eu seulement 3 échanges. C’était un grand dépressif avec une crainte énorme du monde extérieur. Il vivait reclus avec les gens qu’il connaissait, qu’il aimait. Tout était codé finalement. 


En visionnant le film, on ressent très bien la relation si particulière entre Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. Très proche du couturier, Pierre Bergé respectait néanmoins son univers, son monde, sans jamais l’entraver, gouvernant sur la Maison d’une main de fer. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet? Comment Pierre Bergé vivait le fait d’être dans l’ombre d’Yves Saint-Laurent? 

Je pense que Pierre Bergé n’a pas très bien vécu le fait d’être dans l’ombre pendant si longtemps. Au moment où j’ai commencé le tournage en 1998, Yves Saint Laurent s’était déjà beaucoup retiré du monde réel alors que Pierre Bergé, à l’inverse, était très présent. Il intervenait beaucoup dans les médias et était véritablement devenu une vedette. Mais pendant longtemps, j’imagine qu’il a dû souffrir d’être le second alors qu’il fournissait un travail extrême. 

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DR


Pendant le tournage, Yves Saint Laurent était toujours au centre, mais la représentation que l’on pouvait en avoir avait changé. En réalité, on voyait beaucoup plus Pierre Bergé qu’Yves Saint Laurent. L’œuvre Yves Saint Laurent lui appartenait totalement, mais c’était aussi une œuvre collective, avec un Pierre Bergé omniprésent et des ouvrières qui ont marquées la Maison. Il a tiré une force de ce collectif, notamment à la fin de sa vie, car chacun connaissait parfaitement sa partition. Il s’était comme diffusé, propagé. Il y avait cet amour pour l’artiste et l’admiration de la part des ouvrières, une énorme fierté même de travailler pour lui. Elles étaient une partie d’Yves Saint Laurent, Pierre Bergé également.

Vous savez, je me suis souvent mis à sa place. Cet homme qui a tout connu, notamment la gloire dans le monde entier, que lui reste-t-il à faire alors qu’il est déjà devenu un mythe ? Je peux comprendre cette angoisse permanente qu’il avait développée. Savoir si l’on est capable de garder un tel niveau. Je pense que c’est tout cela qui l’a tué à petit feu. Cette pression constante. La gloire crée des attentes chez les gens et on finit par imploser. Yves Saint Laurent était épuisé par sa création et il en a payé le prix cher. L’autre dimension qui me fascinait, c’était le fait d’apercevoir cet homme mystifié, encensé, dans sa condition humaine qui est celle du grand âge, de la maladie, de l’affaiblissement et c’était une beauté tragique. Cela m’a beaucoup ému.
 

La plupart des images datent des années 1998-2001, mais vous brouillez les lignes, mélangez les temporalités dans une savante superposition du noir et du blanc et de la couleur. L’objectif pour vous était avant tout de sculpter le souvenir d’un homme plus que de raconter chronologiquement la fin de la vie du couturier? 

Oui, c’est tout à fait cela. J’envisage le documentaire comme une indication, pas une narration. L’idée ici est de faire ressentir le sens d’une époque, une saveur liée à des personnages et les interactions qui en émanent. Chez Yves Saint Laurent, j’étais dans un univers fragmenté et voulait en tirer une forme qui me semblait juste. L’actuel, le passé, ce sentiment d’onde permanente, de quelque chose de très organique. Cette sorte d’animalité lorsqu’Yves Saint Laurent bougeait, ce collectif qui le suivait pas à pas avec dévotion et enfin ce metteur en scène, Pierre Bergé, qui s’assurait que l’histoire soit dite et bien dite. De la bonne manière. Pour moi, c’était cela les années Saint Laurent et c’est ce que j’ai tenté de retranscrire dans le film.

D’ailleurs, il peut faire penser à un film d’archives, mais c’est volontaire de ma part. L’histoire de la Maison Yves Saint Laurent touchait à sa fin. C’est dans ce cadre-là que l’idée m’est venue de faire un film qui s’apparenterait à un film d’archives avec des parties en couleur, des parties en noir et blanc. Cela me semblait cohérent. Et puis au départ, le film était censé sortir de leur vivant, avec Yves Saint Laurent et Pierre Bergé en activité. Je m’étais dit que cette idée de mettre en lumière l’activité des deux dans une Maison de haute-couture qui est sur sa fin en jouant sur le noir et blanc et la couleur serait visionnaire. Enfin, le noir et blanc avait un autre avantage pour moi, celui d’isoler Yves Saint Laurent. Au début du film, les plans en noir et blanc sont uniquement pour Yves Saint Laurent, tout le reste - les ouvrières, le monde actuel - est en couleur comme pour dire qu’Yves Saint Laurent était déjà dans l’histoire, déjà un mythe. 


Yves Saint-Laurent entretenait une relation et une complicité très fortes avec ses muses. On aperçoit d’ailleurs Laëtitia Casta, éblouissante au demeurant dans le film. Y a-t-il une muse qui vous a particulièrement marqué?

Katoucha Niane m’a beaucoup touché. Il s’agit de cette mannequin qui portait la robe-oiseau (hommage à Braque), décédée depuis malheureusement. Dans le film, lorsqu’elle entre dans le studio, elle a 35 ans, un âge assez avancé dans le mannequinat. Elle revient tout juste de cette île lointaine, Madagascar et je me souviens encore du sourire sur le visage d’Yves Saint Laurent, la joie que cela lui avait procuré de la retrouver, c’était magique. Je trouvais cette mise en abîme extrêmement touchante. J’ai ressenti cette émotion chez lui avec Laëtitia Casta également. A chaque fois qu’une de ces femmes arrivait, il était littéralement "scotché" sur sa beauté.

Il était attiré vers la vie et ces femmes libres représentaient cela.

 


Celebration : Yves Saint Laurent

Un film d’Olivier Meyrou

A découvrir dans le cadre de l’Alliance Française French Film Festival.
 

arnold eleonore

Eléonore Arnold

Epicurienne pétillante, cette amoureuse des bonnes choses croque la vie à pleines dents. Diplômée d’un master en marketing et gestion d’événements, elle a travaillé pour un magazine de luxe masculin. Melbourne est rapidement devenue sa ville de cœur.
3 Commentaire (s)Réagir
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Le coach jeu 21/03/2019 - 10:04

Bel article merci!

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Lot jeu 21/03/2019 - 09:40

Article passionnant et riche en anecdotes. Une personne qui mérite très largement d'être plus connue.

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Audrey mer 20/03/2019 - 17:03

Article merveilleusement bien écrit. Et quel fabuleux réalisateur! Merci

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