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Ibu Raden Adjeng Kartini ou le combat d'une pionnière féministe

Par Valérie Pivon | Publié le 21/04/2019 à 23:30 | Mis à jour le 22/04/2019 à 14:50
Photo : ©TROPENMUSEUM_Famille Kartini
©TROPENMUSEUM/FamilleKartini/féminisme/Indonésie

Les élections indonésiennes ne doivent pas faire oublier que ce dimanche 21 avril, toute l’Indonésie célèbre Ibu Raden Adjeng Kartini. Son nom à lui seul est le symbole de l’émancipation féminine indonésienne. Elle est sans aucun doute une des premières féministes du pays et fût la première à revendiquer le droit à l’instruction pour les femmes. Qui était cette jeune fille ? Comment sa courte vie a-t-elle influencé le féminisme en Indonésie?

 

Kartini eut une vie courte mais intense. Née un 21 avril 1879 à Mayong, dans un village près de Jepara à Java centre. Son père est le régent de la région. Elle est la deuxième fille d’une famille de onze enfants. Sa mère est la deuxième épouse du régent, ce qui revêt de l’importance lorsque l’on connaît la suite de la vie de Kartini. A l’époque coloniale, le poste de régent est le plus haut poste accordé à un autochtone, celui-ci devant appartenir à l’aristocratie. Issue d’une famille de la noblesse locale, Kartini a la chance d’aller à l’école et de pouvoir étudier en hollandais. Seuls les enfants de fonctionnaires peuvent accéder à cette éducation. Mais à 12 ans, Kartini jeune fille doit quitter l’école comme l’adat, la coutume, le lui impose. À l’époque, le devoir de ces jeunes filles de l’aristocratie javanaise est de rester enfermées derrière les murs en attendant un époux choisi par leur père. Kartini se sent comme un oiseau en cage ; malgré ses supplications, son père ne lui permet pas de continuer son éducation. Kartini est un peu le trublion de la famille. Ses sœurs, beaucoup plus respectueuses de l’adat javanais, acceptent avec patience et silence leur sort.

 

Kartini continue de lire des revues et des journaux qui viennent des Pays-Bas. Elle échange des lettres avec une jeune hollandaise, employée des postes, appelée Stella. Cette jeune femme, de quatre ans son aînée, est militante et activiste dans les mouvements féministes à Amsterdam. Elle a une grande influence sur Kartini. Sans jamais se rencontrer, une amitié naît entre les deux jeunes femmes. Kartini entretient également une correspondance avec la famille Abendanon. Le père, fonctionnaire hollandais, est directeur de l’enseignement, des cultes et de l’industrie en poste à Batavia.

L’année 1900 marque une étape importante dans la vie de Kartini. Avec ses sœurs, elles sont autorisées à sortir de la maison, un évènement révolutionnaire pour l’époque.

 

En 1902, avec l’accord de leur père, Kartini et ses sœurs ouvrent une école à Jepara. Appuyées par la famille Abendanon, les jeunes femmes font une demande de bourse pour aller étudier à Batavia à l’École Normale afin de devenir des institutrices certifiées. L’accord de demande de bourse arrive trop tard. Entre-temps le régent de Rembang a demandé Kartini comme troisième épouse. Ayant vécu entourée de sa mère et de sa belle-mère, elle connaît les problèmes engendrés par la polygamie. Mais la santé de son père est déclinante, par amour et respect pour lui, elle accepte ce mariage. Elle demande que sa bourse soit donnée à un jeune garçon de Sumatra, Hadji Agus Salim qui deviendra des années plus tard un des leaders du mouvement nationaliste. Le régent de Rempang est un homme ouvert et permet à sa jeune épouse d’ouvrir une petite école. Kartini accouche d’un petit garçon le 13 septembre 1904 et décède quelques jours plus tard de suite de couches à l’âge de 25 ans.

 

En 1912, inspirée par le travail de Kartini, la famille Van Deventer crée la Fondation Kartini. Coen Van Deventer, avocat hollandais, a travaillé pendant 17 ans en Indonésie. Il était proche du père de Kartini et connaissait la jeune fille. À son retour aux Pays-Bas, lui et son épouse prennent conscience de la nécessité d’aider le peuple des Indes-Orientales. Coen Van Deventer fut un des porte-paroles du mouvement éthique aux Pays-Bas, mouvement qui appelle aux droits à l’éducation, à la santé, au développement des infrastructures et aussi à la lutte contre la consommation d’opium qui fait des ravages parmi la population indigène. Kartini les inspira. La première école pour jeunes filles ouvre donc en 1912 à Semarang. D’autres suivent à Surabaya, Yogjakarta, Malang, Madium, Cirebon… Écoles qui existent toujours aujourd’hui sous le nom de la fondation Van Deventer – Maas Stichting.

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Des lettres pour la postérité

L’ensemble des lettres de Kartini seront rassemblées et publiées par M. Abendanon. Elles seront traduites en bahasa indonesia, en anglais et plus tard en français. Ces lettres écrites au début du 20ème siècle sont certes empreintes de sensibilité mais n’oublions pas que Kartini a entre 15 ans et 20 ans lorsqu’elle les écrit. Dans sa correspondance, elle évoque le besoin d’éducation pour les femmes, souhaite que ce droit soit acquis pour chacune. Elle apporte un regard critique sur les conditions des indigènes sous le gouvernement des Pays-Bas : « le gouvernement ne peut donner un grain de riz à chaque Javanais afin que celui-ci n’est plus qu’à le manger, mais ce qu’il peut faire, c’est lui fournir les moyens d’atteindre le lieu où se trouve cette nourriture : l’instruction ». Son opinion sur la religion est aussi claire « la religion doit nous prémunir contre le péché, mais trop souvent des péchés sont commis en son nom ». Cette correspondance eut un retentissement aux Pays-Bas et apporta aux Hollandais une meilleure compréhension de la population indigène de Java.

 

Kartini a été érigée au Panthéon des héros nationaux en 1964 par Sukarno. Le 21 avril, jour anniversaire de sa naissance fut déclaré  « Hari Kartini ». Une statue la représentant est érigée dans le parc du Monas.

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Durant cette journée du 21 avril, Kartini est célébrée dans les écoles. Les femmes portent le vêtement traditionnel appelé Kebaya, jolie tunique brodée, assorti d’un sarong. De nombreuses fêtes sont organisées autour de sa personne. Cette journée a tendance malheureusement à devenir une journée de promotion commerciale. De nombreuses voix s’élèvent sur les réseaux sociaux et regrettent que cette journée ne soit pas un temps de réflexion sur la situation de la femme en Indonésie.

 

Vous pouvez retrouver la correspondance de Kartini dans le livre de Louis-Charles Damais : « Des ténèbres à la lumière» Édition : École Française d’Extrême-Orient – Forum Jakarta-Paris-1999.

 

 

 

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Valérie Pivon

Expatriée depuis plus de 20 ans en Asie dont 14 ans en Indonésie, guide au musée national de Jakarta. C'est avec plaisir que je partage avec les lecteurs du Petitjournal.com ma passion pour l'Indonésie.
1 Commentaire (s)Réagir
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Renée Renée mar 05/03/2019 - 12:15

article passionnant qui va à l'essentiel ; j'ai fait connaissance avec cette femme remarquable, qu'est Kartini, hier, lors d'une conférence de mon Amie Andrée, dont le titre était "de Kartini au féminisme islamique en Indonésie : le combat inachevé contre la polygamie" ;

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