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UE/TURQUIE - "L'Europe a manqué de moralité politique"

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 20/10/2017 à 00:00 | Mis à jour le 20/10/2017 à 11:49
Photo : Le 8ème séminaire de l'Institut du Bosphore
UE/TURQUIE - "L'Europe a manqué de moralité politique"

Les 18 et 19 octobre se tenait à Istanbul le 8ème séminaire de l'Institut du Bosphore sur le thème "Repenser la relation Turquie – France – Union européenne dans un monde en mouvements". 

“Un carrefour historique.” C’est en ces termes qu’Ümit Boyner, la co-présidente du comité scientifique de l’Institut du Bosphore, a qualifié la situation actuelle. Crise des réfugiés, montée des populismes en Europe, putsch manqué et référendum en Turquie, Brexit, “America first” de Donald Trump, lutte contre Daech, statut de la Catalogne, élections législatives en Allemagne… Autant d’enjeux de ce monde en mouvements qui peuvent, selon Anne Lauvergeon, co-présidente de l’Institut du Bosphore, renforcer ou non les relations actuellement critiques entre la Turquie et l’Union européenne.

C’est en tout cas dans la perspective de voir s’améliorer les relations entre Ankara et les Etats européens, et notamment la France, que se sont tenues les discussions du 8ème séminaire de l’Institut du Bosphore, mercredi et jeudi. "Ce n’est plus le temps de construire des murs mais plutôt des ponts. La Turquie en est déjà un entre l’Europe et l’Asie, elle a donc toute sa place dans ce débat”, a déclaré l’économiste Laurence Daziano, également maître de conférence à Sciences Po Paris, faisant référence à la construction prônée par Donald Trump du mur aux Etats-Unis le long de la frontière mexicaine.

Fin des illusions

Des espoirs se sont notamment formés autour de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française : “Nous devrions le féliciter car il a été courageux de dire vouloir renforcer les relations entre l’Union européenne et la Turquie”, a déclaré Selim Yenel, secrétaire d'état turc aux Affaires européennes. 

Les intervenants ont toutefois prôné la fin des illusions quant à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : "Au risque de paraphraser le général De Gaulle, je ne crois pas que l’on puisse continuer à dire ‘adhésion, adhésion, adhésion en sautant sur sa chaise comme un cabri’. Il est nécessaire d’imaginer de nouvelles pistes pour remodifier cette relation", a estimé Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Avant d’ajouter : "La nécessaire refondation des relations entre la Turquie et l’Union européenne dépendra en grande partie de la capacité de l'UE elle-même à se refonder."

La lutte anti-terrorisme au coeur des débats

Point important de ces deux jours de discussions, la présentation d’une note rédigée par Didier Billon et Alain Delcamp, secrétaire général honoraire au Sénat français. L’objectif ? Déterminer comment "sauver" la relation franco-turque par le pragmatisme. "En 1963, l’Europe a six membres et se propose d'accueillir la Turquie. Depuis 1977 et aujourd’hui en 2017, l’Europe a encore 28 membres et s'apprête à dire non à la Turquie. Mettons-nous une seconde à la place de la Turquie : comment comprendre qu'après avoir failli être le septième membre, elle ne sera pas le 29ème État de l'Union européenne ? Cela donne une idée de la déception. Et pour reprendre le terme de ‘moralité politique’ évoqué lors des échanges, je pense que l'Europe en a manqué.  Elle n'a jamais dit ce qu'elle voulait et je suppose qu'elle ne savait pas elle-même ce qu'elle voulait. L'ambiguïté a créé la méfiance et a donné à la Turquie et à ses dirigeants des raisons très facile de critiquer l'Union européenne et de rejeter la responsabilité sur elle", a analysé Alain Delcamp.

Il a ensuite condamné toute possibilité d’interrompre le processus d’adhésion. Alain Delcamp a d’ailleurs tenu à le positiver en rappelant que la Turquie a déjà rempli un certain nombre des 72 critères exigés pour l’exemption des visas pour les séjours de moins de trois mois de ressortissants turcs en Europe. Cependant, la Turquie doit toujours en satisfaire sept, dont la législation antiterroriste qui constitue encore le principal blocage. A ce propos, Alain Delcamp a souligné la vision différente entre la Turquie et les Etats européens quant au rôle des Kurdes dans la lutte contre le terrorisme.

Crise avec l'Allemagne

"La question n'est plus d'achever l'occidentalisation de la Turquie à travers son entrée dans l'Union Européenne, a poursuivi Alain Delcamp. La question est de conserver des chances de maintenir la Turquie entre l’orient et l'occident et de ne pas perdre son appartenance au monde démocratique. La Turquie, enfin surtout le peuple turc, a besoin du softpower européen." Dans ce sens, les diplomates prônent l’approfondissement de l’union douanière et la pérennisation des échanges économiques et culturels, y compris des échanges universitaires Erasmus. 

La crise diplomatique entre Ankara et Berlin a aussi été au coeur des débats et sa résolution s’érige en nécessité absolue pour l’échange des discussions entre la Turquie et l’Union européenne. Charles Fries, ambassadeur de France en Turquie, a toutefois regretté les nouvelles fréquentes qui créent de l’inquiétude chez les partenaires européens de la Turquie, comme la mise en garde à vue, hier, de l’homme d’affaires et militant des droits de l’Homme Osman Kavala. 

"Il faut partir de la réalité du présent et il faut bien voir qu’en ce moment, il y a un problème de communication et de confiance entre la Turquie et l’Union européenne, a déclaré Charles Fries. D'un côté, les Européens regrettent à juste titre de voir la Turquie s’éloigner et à l’inverse, la Turquie estime que l’UE l’a assez fait attendre. L’Europe estime que la balle est dans le camp de la Turquie et la Turquie répond que la balle est dans le camp de l'Europe. Voici l’impasse, y compris psychologique, dans laquelle nous sommes  malheureusement tombés : qui doit faire le premier pas ?" En attendant le rapport de la Commission européenne au printemps, qui apportera des réponses, l’ambassadeur français a appelé la Turquie à ménager sa réthorique anti-européenne et a regretté "de ne pas pouvoir lire l’avenir dans le marc de café…"

Aylin Doğan et Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 20 octobre 2017

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1 Commentaire (s)Réagir
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Simit mar 14/11/2017 - 18:32

Bonjour, Bravo pour votre travail que je suis au quotidien. De ce compte-rendu, il apparaît que les régressions des droits de l'homme, de la laïcité, de la liberté de la presse, les limogeages de centaines d'enseignants et autres fonctionnaires sous prétexte de lutte contre les terrorismes soient passées par pertes et profits... Il en ressort le sentiment d'une réunion bien convenue, bien confortablement installée dans des salons cossus.

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