Mercredi 8 juillet 2020

LES RDV CULTURELS - Interview de Matthieu Paley, photographe

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 01/03/2012 à 00:01 | Mis à jour le 15/11/2012 à 10:36

A découvrir en ce moment à l'Institut Français d'Istanbul, une exposition de photographies de Matthieu Paley, un artiste français installé à Istanbul depuis bientôt un an. Oubliés sur le toit du monde retrace le quotidien d'une population turcophone méconnue : les Kirghizes afghans. Cette communauté de 1.200 personnes vit sur le plateau du Petit Pamir à 4.200 m d'altitude, dans le corridor du Wakhan en Afghanistan. Une région reculée, sauvage et aride, bordée par les plus hautes montagnes du monde, qui justifie le nom donné à l'exposition. Lepetitjournal.com est allé à la rencontre du photographe Matthieu Paley qui a vécu aux côtés de ces Kirghizes lors de différents séjours dans la région.


Lepetitjournal.com d'Istanbul : Pouvez-vous nous présenter cette exposition " Oubliés sur le toit du monde " ?
Matthieu Paley
(au vernissage de son exposition, photo MA): Cela fait 10 ans que je vais régulièrement dans cette région mais pas spécifiquement sur ce sujet là. J'ai commencé à m'intéresser aux Kirghizes complètement par hasard en 2001 quand j'étais au Pakistan. Mais c'est en 2005 que je me suis rendu compte que je voulais travailler sur ce sujet là, rencontrer ces gens et raconter leur histoire. Ces photos ont  été prises en 2005, quand nous sommes partis en été avec ma femme Mareile et en 2008, en hiver quand je suis parti en reportage pour Géo Allemagne. Et j'y suis retourné fin 2011. J'en reviens tout juste.

Comment avez-vous découvert cette communauté ?
En 2001, j'étais au Nord-Pakistan. Je travaillais sur un projet pour la fondation de l'Aga Khan. C'est la que j'ai vu ces Kirghizes. Ils viennent au Pakistan une ou deux fois par an, en passant par un haut col, pour troquer leurs yacks contre des marchandises. J'ai reconnu leurs chapeaux et je me suis demandé ce qu'ils faisaient ici. Là j'ai mis le doigt dans l'engrenage et j'y suis allé en 2005. Donc c'est vraiment un hasard. C'est un sujet que je n'aurais pas pu rechercher à l'avance. A l'époque il n'y avait aucune information nulle part sur les Kirghizes afghans. En fait les Kirghizes habitent aussi dans le Tadjikistan de l'est et à l'ouest de la Chine. Et puis il y a cette petite communauté dans le corridor du Wakhan. Toutes les frontières aux alentours sont imperméables, à part un col à la frontière pakistanaise. Pour aller à un village, acheter quelque chose, il faut marcher une semaine et on se retrouve à Sarhad qui est un petit bourg de 10 maisons. L'hôpital est encore plus loin. Donc c'est un endroit extrêmement isolé. C'est ce qui m'a intéressé et poussé à travailler là-dessus.

Quel est le quotidien de cette communauté ?
C'est un quotidien très simple. Ils sont totalement dépendants de leurs animaux. C'est pour ça qu'ils ont décidé de s'établir là. Il y a des hauts pâturages avec de l'herbe très verte en été. Ils se sont installés là il y a à peu près 150 ans. A cette époque, les frontières n'étaient pas perméables et ils pouvaient donc passer en Chine ou au Tadjikistan, qui était la Russie à l'époque. Ils allaient dans les vallées basses en hiver, mais les frontières ont progressivement fermé et ils se sont retrouvés bloqués là. Dans cette région, absolument rien ne pousse. Ils survivent avec leurs animaux qui leur donnent de la viande. Ensuite ils font du troc avec les peuples des vallées basses, appelés les Wakhi. Eux, ils sont à 3.200 mètres et peuvent faire pousser du blé. Donc les Kirghizes qui ont des yacks descendent dans ces vallées basses pour les troquer contre de la farine par exemple. Un yack vaut assez cher, dans les 700 dollars. C'est comme ça qu'ils survivent. Leur quotidien est celui des bergers. Ils s'occupent de leurs animaux, ils essayent de les faire paître et ils font du fromage en été qu'ils gardent pour l'hiver. C'est presque un quotidien de survie. Il n'y a pas d'éducation. Il n'y a aucune route d'accès, pas d'électricité. Maintenant, il y a quand même quelques panneaux solaires qui permettent d'avoir une petite source de lumière la nuit. Ce sont des conditions de vie très primaires, surtout en hiver où il fait jusqu'à -30°. Il y a aussi un grand problème de dépendance à l'opium. A peu près 20% des hommes kirghizes fument. Ils ont tous démarré parce qu'il n'y a aucun soin médical et que l'opium agit comme anti-douleur. La dépendance part de là. Le taux de mortalité infantile est l'un des plus élevés au monde, à cause de l'altitude notamment qui empêche à l'embryon de bien se développer. Et les conditions sanitaires sont mauvaises.

Parallèlement à cette exposition à l'Institut français une autre va bientôt démarrer à la galerie Linart à Ni?anta??. Que regroupe t-elle ?
C'est une rétrospective de différents sujets que j'ai fait en Asie, avec un angle plus artistique. C'est différent de cette exposition-là qui se rapproche plus du photojournalisme où je raconte l'histoire d'un peuple. A la galerie Linart, je propose la vente de tirages d'art en éditions limitées, comme je l'ai fait auparavant dans des galeries à Hong Kong, Paris et New York.

Depuis quand habitez-vous à Istanbul ?
Cela fait neuf mois. J'ai vécu en séjours cumulés près de 4 ans au Nord-Pakistan et ensuite 9 ans à Hong Kong. J'ai deux enfants, alors j'avais envie d'être un peu plus proche de l'Europe pour des questions familiales. J'ai toujours adoré Istanbul, je suis souvent venu ici. C'est une bonne base pour moi, pour tout mon travail en Asie centrale. Donc on a pris la décision avec ma femme de venir ici en mars dernier.

En tant que photographe, est-ce que la ville d'Istanbul vous inspire ?
Oui. Je n'ai pas encore travaillé sur Istanbul, mais ça m'inspire beaucoup plus que Hong Kong où je vivais avant. J'habitais dans un petit village. C'était idyllique, mais au niveau visuel ce n'était pas stimulant. Ici il y a une culture islamique qui m'inspire beaucoup. Je ne sais pas si je vais y travailler mais en tout cas ça fourmille de sujets. Ça dépendra des reportages que l'on me donnera à faire sur place ou non.

Lors du vernissage de l'exposition, le 22 février à l'institut français, plus haut et ci-joint (photo MA)

Ce serait différent de votre travail actuel ?
Non. Là je montre un aspect de mon travail mais j'ai fait une soixantaine de reportages en Asie, y compris en ville. Ça ne me repousse pas, loin s'en faut. S'il y a un aspect social, ça m'intéresse beaucoup. Pas besoin d'être éloigné, au bout du monde. C'est vrai que chaque photographe doit cibler une thématique et la mienne c'est les endroits reculés. C'est mon dada. Mais les magazines et les éditeurs comprennent que j'ai une flexibilité. Il faut avoir un angle bien particulier et si je pars de mon plein gré, je vais aller poursuivre ce type de reportages ; mais je suis ouvert à d'autres expériences et challenges.

En 2005, vous étiez partis au Wakhan avec votre femme. Est-elle photographe elle aussi ?
Non pas du tout. Elle est designer et professeur de Pilates. En tant que designer elle a travaillé sur des brochures et des livres pour la fondation Aga Khan, quand on était au Nord-Pakistan. Elle était la directrice artistique de ces projets. On travaillait en équipe. Pour certains de mes livres aussi, comme celui sur la Mongolie et celui qui va sortir cette année sur les Kirghizes, c'est elle qui s'occupe du design. On a chacun notre vie professionnelle mais on est intimement liés à cette région là en particulier.

Propos recueillis par Margaux Agnès (www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 1er mars 2012


Oubliés sur le toit du monde du 22 février au 30 mars à l'Institut Français - Istiklal Caddesi No°4 - Taksim - Istanbul
Murumures de contes de fées du 8 mars au 10 avril à la galerie Linart - Abdi Ipekçi Caddesi No°24 - N??anta?? - Istanbul

Le livre Oubliés sur le toit du monde sortira en novembre 2012
Parus précédemment aux Editions de la Martinière : Mongolie, la route de l'horizon (2010) & Dans les roues de Jack Kerouac (2011)

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