CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT – "Je veux transmettre le rayonnement que provoque un livre"

Par Lepetitjournal Hong Kong | Publié le 16/09/2015 à 22:00 | Mis à jour le 08/10/2015 à 02:13

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Du 15 au 17 juillet, Christophe Ono-dit-Biot, était l'invité de la Hong Kong Book Fair où le directeur-adjoint du Point était venu présenter son dernier roman, Plonger, lauréat du Grand Prix du roman de l'Académie française et du prix Renaudot des lycéens, également distingué en Chine en 2014 par le Prix du Meilleur livre étranger. Rencontre avec l'un des auteurs français les plus en vue de sa génération.

Christophe Ono-dit-Biot à la librairie Parenthèses, 15 juillet 2015

Sept ans après Birmane, vous renouez dans votre roman Plonger avec le personnage de César. Pourquoi l'avoir ressuscité ?

César résonne comme un alter ego. Il est apparu pour la première fois dans mon roman Désagrégé, écrit justement à la suite de mon échec à l'agrégation. J'ai fait dire à ce personnage tout ce que je retenais de cette expérience. Il a été ma catharsis, mon moi défoulé, tordu, un alter ego amplifié, déformé. Plutôt que d'entrer en dépression, j'ai écrit, mis en scène ce César qui disait et vivait les choses que je n'aurais pas pu faire.

Le roman est un instrument pour comprendre le réel, le monde tel qu'il est. Alors c'est tout naturellement que César est devenu ce lien avec la réalité, cet autobiographe déformé, ce témoin de mon existence.  Pourtant, dans Plonger, si César se cramponne à mes expériences de vie, je pense être plus proche du personnage de Paz, de sa liberté, de sa propension à dire « non » sans ambages. César est toujours quelqu'un qui n'ose pas faire les choses mais qui est contraint de les faire. Paz ne fait que les choses qu'elle a envie de faire. J'admire mes deux personnages pour tout cela, pour leurs nombreuses contradictions.

Votre roman est assez ironique sur notre monde narcissique, sur le métier de journaliste, sur les peurs de César qui ne veut plus sortir d'Europe. Le personnage semble se raccrocher à la culture et en particulier à la culture européenne antique comme si c'était là la dernière planche de salut face à la barbarie. Est-ce aussi que César tente de transmettre à son fils Hector, au-delà du roman familial?

Dans un monde où la crise économique frappe l'Europe, et la crise culturelle fait rage, dans un monde où ce que l'on aime - les livres, les musées - commencent à être battus en brèche par de nouvelles valeurs comme le consumérisme et l'éphémère, j'ai voulu montrer la beauté du monde européen. L'Europe citadelle se fragilise, en proie à une obsession sécuritaire. Or, j'ai voulu écrire un roman pro-européen, renouer avec cette Europe de patrimoine, de culture, et surtout de transmission.

Pour moi, c'est un vrai combat. Je veux transmettre le rayonnement que provoque un livre, une statue, une ?uvre d'art. J'ai voulu aussi montrer des ?uvres qui m'émeuvent. Je n'aime pas tellement les critiques d'art qui bien souvent se limitent à une cotation de marché. Ils ne font que très rarement une passerelle entre tradition et contemporanéité. Pour moi, l'art est une continuité, l'histoire humaine est une longue histoire. J'ai assez de mal avec le conceptuel de l'art contemporain. J'aime que ça s'inscrive dans une histoire. Pour moi il n'y pas de génération spontanée en art, un artiste se nourrit de tout ce qu'il a vu, lu. 

Plonger résulte aussi de plusieurs expériences négatives que j'ai vécues en tant que journaliste. J'ai couvert le tsunami en Thaïlande en 2005. En 2008, j'ai été enlevé 5 heures durant dans le quartier chiite de Beyrouth. Mon petit garçon était né depuis trois semaines. Cette expérience a eu un impact important sur moi. Je me suis vraiment interrogé sur cette transmission, cet héritage. Qu'allais-je laisser à mon garçon si je ne le revoyais jamais ? Plonger contient tout ce qui compte le plus pour moi, ce qui est essentiel à mes yeux, ce que je veux transmettre. Je l'ai vraiment écrit comme si c'était le dernier roman de ma vie. 

Plonger est aussi un livre très aquatique. L'eau, la mer y sont très présentes tout comme les requins qui fascinent Paz. Quelle symbolique cet animal a-t-il pour vous ?

En Malaisie, lors d'une plongée, j'ai pu admirer près de 300 requins-marteaux, un vrai banc de requins, à 20 mètres de moi. C'était grisant, fascinant, puissant. Je suis remonté ébouriffé par la vision de ces requins symbole de puissance, de peur, mais aussi de liberté. Les requins sont les témoins de ce monde archaïque, ils n'ont pas évolué depuis 450 millions d'années.

Ce monde sous-marin m'a totalement envoûté. Sous l'eau, vous apercevez les vagues qui forment des nuages, le ciel perçant l'eau, cette vie aquatique symétrique de notre monde terrestre. La plongée est comme une ascension, un vertige, un voyage, un passage. On entre en profondeur, la plus grande profondeur possible sur soi. Dans le roman, c'est la profondeur de ce personnage féminin, Paz, qui veut quitter ce monde superficiel dans lequel elle évolue en tant qu'artiste et femme. Et il était important que ce soit Paz l'impétueuse, la nymphe, le mythe, qui montre cette vie : l'eau, symbole de la naissance, la renaissance de César, son électrochoc. 

Mais entre César, l'homme désabusé, et Paz qui ne rêve que de voyages, l'amour est impossible. Il est non seulement contrarié par leurs désirs contradictoires mais aussi par l'environnement lui-même, un monde sur-connecté, où "l'ordiphone" est toujours à portée de main, où le temps s'est rétréci. Croyez-vous qu'on ne sache plus aimer aujourd'hui?

Je pense qu'aujourd'hui, on fait beaucoup de choses différemment, on transgresse les codes sociaux, amoureux. C'était important pour moi d'ancrer la relation de César et Paz dans une séduction « classique »: cette rencontre fortuite dans une petite épicerie, ces « jeux de regards »? Si « l'ordiphone » est dans les mains de tous ces personnages, c'est parce que je voulais aussi raconter une histoire d'amour contemporaine, et montrer que, oui, on peut encore aimer aujourd'hui. Finalement, cela commence comme une histoire d'amour entre deux êtres, mais elle nous mène à l'humanité, au monde. Je voulais que César soit dévasté par une passion, pas de manière négative. Il devait en ressortir changé, bousculé dans sa routine de journaliste parisien.

A travers l'histoire d'amour de César et de Paz, c'est en effet toute la question de la quête de l'autre, du monde, de la profondeur, de l'essentiel que vous abordez. Vous êtes aujourd'hui à Hong Kong, un lieu emblématique de la finance internationale et du consumérisme effréné. Quelle est votre ressenti face à une ville qui aurait tout pour déplaire à votre héros ?

Je pense que César aurait aimé se perdre dans Hong Kong, déambuler dans ses rues, mais pour cela, c'est vrai qu'il aurait du voyager ! C'est la première fois que je viens à Hong Kong, mais j'en ai toujours rêvé. L'un de mes meilleurs amis a passé ses années de jeunesse à Hong Kong, et ses constants récits de cette ville réveillaient en moi des envies de voyage. Il me parlait de ces gratte-ciel, ces montagnes de jungle se déversant dans la mer, ces petites ruelles typiques, et j'avais envie d'y aller. Pour moi, Hong Kong est vraiment une ville complexe, un carrefour fait de tradition et de modernité. C'est vrai, c'est le symbole du consumérisme, mais aussi de cette forme de nostalgie chère à César.

Estelle Tchernychev (www.lepetitjournal.com/hong-kong) jeudi 17 septembre 2015

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Didier Pujol

Rédacteur en chef de l'édition Hong Kong.

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