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Interview - André Derainne, dessinateur à la Villa Saigon

Par Loanne Jeunet | Publié le 06/10/2019 à 17:30 | Mis à jour le 08/10/2019 à 11:37
andre derainne dessinateur villa saigon

lepetitjournal.com Ho Chi Minh Ville a rencontré André Derainne, dessinateur invité à la Villa Saigon dans le cadre de son programme de résidence, qui permet à une douzaine d’artistes de poursuivre un projet artistique de leur choix. 

Il ne se déplace jamais sans ses carnets et sa petite palette d’aquarelle. Quand il commande son cà phê sữa đá, il a déjà pris l’accent vietnamien. Curieux de tout et avide de nouvelles expériences, André Derainne fait partie des 12 lauréats choisis pour participer au programme de résidence Villa Saigon 2019, à l’initiative de l’Institut Français et en lien avec le Consulat général de France. Passé par les Arts Décoratifs de Strasbourg, collaborant notamment avec Libération, Fooding !, et bien d’autres magazines, le jeune dessinateur de 25 ans à la patte déjà bien affirmée travaille sur un projet de livre autour de la cuisine vietnamienne et son rapport à la cuisine française. Rencontre. 

andre derainne dessinateur villa saigon

lepetitjournal.com HCMV : Qui êtes-vous, et en quoi consiste votre travail ? 

André Derainne : Illustrateur depuis 2 ans et demi, le coeur de ma pratique est d’écrire des livres : albums jeunesse, bandes dessinées, et de manière plus concrète -parce qu’il faut bien gagner sa vie (Rires)-, je fais des commandes de presse, ce qui est un exercice très rapide. De plus, je peux me permettre de changer de style quand je veux, je reste très libre dans mon travail. Par exemple, je vais recevoir un article scientifique, et je devrai rendre une image 3 jours après. Mais malheureusement, ça n’a aucune conséquence positive sur la visibilité, contrairement à ce que l’on peut penser.

Le problème des livres que je prépare, c’est que ce n’est pas rentable, puisque je dois travailler un an minimum sur le projet et que cela occupe toutes mes pensées nuit et jour.

LPJ HCMV : Parlez-nous de la Villa Saigon.

A.D : La Villa Saïgon est une résidence artistique proposée par l'Institut français, en l'occurrence au Vietnam, mais il en existe dans d'autres pays. Concrètement, nous disposons d'un lieu, d'un laps de temps, et d'un accompagnement pour mener à bien un projet artistique. C'est avant tout l'occasion d'ancrer un projet artistique dans un nouveau pays. Nous disposons de 125€ par semaine. J’ai également 500€ de budget pour le projet artistique - budget adaptable selon le projet de chacun. Nous sommes aussi censés fournir une restitution à la fin du séjour, qui aura duré un mois et demi. Même si l’on est très libres dans ce que l’on fait, je trouve cela dommage dans mon cas : comme je suis en préparation de l'écriture d'un livre, c'est comme si on me demandait de faire la crémaillère de ma maison avant de l’avoir construite. Mais c’est normal, c’est aussi que la résidence se veut représentative de la culture française à l’étranger. 

LPJ HCMV : Qu’est-ce qui vous a mené au Vietnam ? 

A.D : Une opportunité. Je cherchais des résidences artistiques, et il n’y en a pas énormément. J’ai vu qu’il y en avait une au Vietnam. Deux amis avaient fait un film au Vietnam, et avaient vécu une expérience difficile mais intense.... Comme je sortais des Arts Déco et que je voulais avoir une expérience artistique j’ai postulé. A la base, ce n’était pas un pays qui m’attirait particulièrement, mais j’étais content de venir au Vietnam pour une opportunité professionnelle.  Et puis, cela faisait aussi partie de mon projet d'aller dans un pays dont j'ignorais presque tout. 

LPJ HCMV : Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de votre séjour ?

A.D : On s’habitue vite au pays : accepter la nouvelle logique, l’environnement… Mais ce qui était dur pour moi, c’était d’être regardé comme un touriste. J’ai mis longtemps à oser rentrer dans n’importe quelle gargotte. Ma réserve venait peut-être des recommandations qu’on m’avait faites avant mon séjour, sans doute bienveillantes mais alarmistes. Et puis, comme je ne connaissais pas encore les coutumes, je n’avais pas envie d’être ridicule face aux autres clients. 

LPJ HCMV : Avez-vous une anecdote de votre séjour ? 

A.D : Tous les matins je vais manger des bánh cuốn dans le même établissement, où j’ai pris mes habitudes, et où j’ai un bon feeling avec la petite dame. Un jour, je voulais la payer mais elle était occupée. Du coup, j’ai voulu déposer les 20 000 dongs quelque part et je les ai mis accidentellement dans le seau de trà đá (thé glacé NDLR). Elle a tout récupéré à toute vitesse ; j’avais honte ! (Rires)

LPJ HCMV : Avez-vous préféré un endroit en particulier ? A l’inverse, détesté un autre ? 

A.D : Plus que des endroits, j’ai beaucoup aimé certaines balades. Avant-hier, je voulais voir les limites de Saigon : j’ai regardé des images satellites et je me suis aperçu qu’à l’ouest, il y avait une longue ligne, une sorte de frontière qui séparait nettement les champs des dernières maisons. Ça m’a pris une heure pour y aller, le chauffeur a dû se demander ce que j’allais faire là-bas. C’était drôle de marcher sur cette route qui longeait les limites de Saigon.

Les contrastes entre les quartiers, les variations sur le même type d’architecture et les ambiances différentes me plaisent.

andre derainne dessinateur villa saigon

Je suis aussi allé dans le nord de Go Vap, et je suis tombé par hasard sur un parc très propre, dont le chemin menait jusqu’à la rivière. Les petites parenthèses comme ça sont très agréables, après avoir marché, rasé de près par les motos, et enfumé par les barbecues de rue (Rires). Les contrastes entre les quartiers, les variations sur le même type d’architecture et les ambiances différentes me plaisent. Le long des rivières dans le D3 c’est aussi très joli, ça serpente, c’est vivant. C’était la première fois que je trouvais des commerces avec seulement des Vietnamiens, et une vraie vie de quartier. 

A l’inverse, je n’ai pas beaucoup aimé le parc à côté de Bui Vien. Je me suis fait aborder plusieurs fois lorsque je dessinais, et je suis parti. C’est le seul moment où je me suis senti un peu en insécurité. Les endroits hyper touristiques genre le marché de Ben Thanh ne me font pas vibrer. 

Enfin, il y a des lieux que j’ai bien aimés, mais où je ne me sentais pas à ma place. Tout le monde tourne la tête quand je passe. 

LPJ HCMV : Comment définiriez-vous votre style d’art ? Qu’est-ce qui vous inspire à Saigon ? 

A.D : J’ai le sentiment de passer du coq à l’âne, de faire du découpage, du collage, de la couleur. Les gens qui me connaissent identifient mon style mais je ne le vois pas forcément. Quand je fais un dessin je ne sais pas ce que je veux faire mais je sais ce que je ne veux pas. Et puis, j’ai 25 ans, mon dessin n’est pas figé heureusement, sinon je n’évoluerais jamais ! Quand je regarde des choses que j'ai faites y a un an, je trouve ça vraiment pas terrible. Des micro-détails évoluent. J’essaye d’avoir le dessin le plus simple possible. Je cherche une élégance brute, je veux trouver la beauté des choses, qui me guide dans mes dessins. Beaucoup d’illustrateurs sur les réseaux sociaux sont assez identifiables et leurs abonnés sont clients de leur style. Mais je préfère prendre du recul par rapport à ça. J’ai surtout peur par rapport à mes propres exigences.

Ce qui me fascine le plus à Saigon,  c’est cette espèce d’urgence quotidienne en fin de journée, qui s’empare de la ville à partir de 16h, un rituel assez impressionnant. Il y a aussi la nuit qui tombe tôt, et ce bordel organisé qui se produit : le moment ou le ciel devient orageux et qu’on est en moto sur un Grab. J’aime bien les orages, ça apporte une atmosphère particulière, et du caractère à cette ville. On a l’impression que des milliers de gens fuient l’orage et la nuit, comme si une énorme moto dans un immense grondement se mettait en branle. Et puis, vers 19h, la pression qui retombe d’un coup.

On s’embourgeoise quand on est trop confortable dans un endroit.

Le plus dur c’est de trouver un endroit où je puisse dessiner, parfois je mets plus de 2h à trouver. Saigon c’est une ville assez compliquée à dessiner, moi qui ai l’habitude des pays plutôt froids, en Europe du nord. Ici, soit tu crames, soit tu te fais tremper, soit l’endroit me plait vraiment, mais il est assez impraticable. Dans ces cas-là, j’essaye de faire tout ce que je peux sur place, et finir les couleurs dans un café à proximité pour rester imprégné du lieu. Ce n’est pas forcément évident de dessiner dans la ville, les trottoirs sont pour la plupart utilisés par les vendeurs. Mais je simplifie mon style pour l’occasion et ça me pousse à faire des choses plus détendues, plus naïves. Le mieux, c’est en bas des buildings, où l’on trouve des murets et un peu d’ombre, et des choses sympas à dessiner, assez modernes et mélangées à la nature. Mais hier, j’étais au Landmark et j’ai bien raté mon dessin ! Parce que j’ai pris mon temps. Parfois dans l’urgence, c’est mieux réussi. Une autre fois, je suis allé à l’essentiel parce que j’étais enfumé par les motos, avec mon masque. J’ai simplifié le dessin, et j’en suis content. On s’embourgeoise quand on est trop confortable dans un endroit. 

LPJ HCMV : Quels sont vos projets pour la suite ? 

andre derainne dessinateur villa saigon

A.D : Faire un projet cohérent avec toutes les recherches que j’ai faites au Vietnam. J’ai maintenant  plein d’informations, plein d’images, plein de souvenirs, et je ne veux pas en faire un énième récit de voyages. Je ne veux pas que ce soit un projet d’étranger qui va dans un pays pauvre pour manger pas cher, ça m’agace. Mais je ne suis pas un journaliste non plus, donc il faut que je trouve un équilibre personnel, un angle intéressant pour raconter tout ça. Ces dernières jours, j’ai mangé plusieurs repas vietnamiens qui m’ont fait penser à mes grands parents, rappelé des choses intimes et je me dis que c’est un bon point de départ pour aborder la culture vietnamienne. Ça va bien m’occuper pour les années à venir. 

LPJ HCMV : Vous qui aviez reçu des « recommandations alarmistes » avant votre voyage, quels conseils pourriez-vous donner aujourd’hui, maintenant que vous avez vu Saigon à travers vos propres yeux ? 

A.D : Ne pas prendre d’anti-moustiques, ne pas prendre de pull, y aller à la cool, accepter que le pays est différent et qu’on s’habituera vite. Ne pas trop se préparer. De tous les conseils que l’on m’a donnés, des guides de voyages que j’ai lus, je ne reconnais rien. Il y a des différences oui, mais pas fondamentales. Toutes les fois ou j’ai pu parler avec quelqu’un en baragouinant anglais, c’était tout à fait normal, on parlait de tout, comme j’aurais pu le faire en France. Je suis vraiment content d’avoir appris quelques mots de vietnamien, je pense que ça a tout changé. Je ne partirai plus jamais dans un autre pays sans apprendre la langue. Quand je vais dans un endroit inattendu et que je dis les quelques mots que je connais, je vois bien la différence.

Et quand on peut se préparer, c’est la meilleure chose que l’on puisse faire, dire merci en vietnamien, c’est le respect élémentaire. 

Suivez les créations d'André Derainne sur son site Internet

ou sur ses deux comptes Instagram : @the_belly_of_saigon

@andre.derainne

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Loanne Jeunet

Journaliste passionnée, responsable de l'édition Ho Chi Minh Ville ; rencontrer, partager et raconter. :)
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