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BILLET – Rentrer ou rester ?

Par Lepetitjournal.com International | Publié le 11/02/2014 à 19:45 | Mis à jour le 25/02/2014 à 09:26

Je suis expatriée au Québec depuis une quarantaine d'années! Pourtant, ma France est en moi, elle m'habite, me tire, m'attire, m'obsède, comme si ses racines cherchaient encore, après tant d'années à m'agripper ici, pour me ramener chez elle. C'est plus fort que moi; je n'y peux rien. Une obsession qui me tenaille chaque jour, davantage encore à l'approche de l'âge de la retraite

J'ai l'impression de vivre une relation tumultueuse et impossible entre deux amants fous. Pas avec toi, ni sans toi!

Je veux rentrer! ?Et pourtant!

Régulièrement, au moins une fois tous les cinq ou dix ans, j'ai envie de plier bagages, comme ça, sur un coup de tête, et rentrer «chez moi», même si mon chez moi, c'est surtout ici, au Québec. Pourtant, en France, comparativement à l'Amérique du Nord, il n'y a pas grand-chose de facile, au quotidien, sur le plan pratique. C'est souvent exaspérant, même si on finit par s'habituer. Ce magasin n'est pas ouvert quand cela me convient? Qu'à cela ne tienne! Je repasserai car ce que j'y trouve est trop bon ou très exceptionnel, surtout que je ne peux pas me le procurer au Québec. Le proprio de ce magasin, ce fonctionnaire ou ce serveur sont détestables? Pas grave, je vais réviser à la hausse mon seuil de tolérance pour quelque temps, et la prochaine fois j'irai me faire voir ailleurs. Au Québec, dans 90% des cas, le client est toujours le bienvenu. Il est même un peu le roi. On est à son service. L'administration française? Ne m'en parlez pas! C'est tellement compliqué, la plupart du temps et, à l'occasion, long et désagréable.


Un radeau entre deux continents

Il faut dire qu'ici, tout se fait tellement rapidement que l'on finit par désapprendre la patience et la capacité d'attendre. En France, les rapports entre les gens sont souvent plus «violents» : les mots, les interactions, les commentaires, les critiques... C'est ce que m'explique un ami-voisin qui y passe beaucoup de temps. Ici, au Québec, on vous fuit et on vous jette même, au moindre mot de travers ou parce que vous avez émis une opinion un peu trop musclée et tranchée ou montré quelques signes d'irritation. Même après toutes ces années, l'accent français qui me reste, ne passe pas inaperçu. Il n'y a pas une semaine où je n'ai pas le droit à une remarque malgré mes efforts pour le cacher avec certaines personnes et dans certaines situations. En France, c'est la même chose, on me passe régulièrement des commentaires sur mon accent? québécois. La liste pourrait s'allonger encore, mais de tout cela, il est abondamment question dans Le petit journal. En fait, depuis toujours, je me sens un peu comme sur un radeau entre les deux continents. Rien n'est parfait, ni d'un côté, ni de l'autre. Tout est parfait, d'un côté comme de l'autre. Il faudrait trouver un juste milieu où tout le monde pourrait être heureux, sans compromis.

Quand mon conjoint et moi, à peine mariés, avons pris le bateau pour venir au Québec, nous ne pensions pas nous y installer pour toujours. À 20 ans, il était plutôt question de découvrir l'Amérique du Nord, de vivre autre chose, de partir à l'aventure, sans but à long terme. Nous pensions rentrer en France après quelques années. Nous nous sommes d'ailleurs longtemps meublés en «provisoire», mais ce provisoire a fini par se transformer en «provisoire définitif». Nous en avons ri longtemps. En arrivant, nous n'avions pas d'emploi assuré, ni de filet protecteur comme c'est le cas, notamment, pour les expatriés qui viennent travailler pour une entreprise française. Il a fallu, en peu de temps, nous adapter au pays, trouver du travail, gagner notre vie, nous faire des amis. Cela forge le caractère, développe la débrouillardise et l'autonomie, la capacité d'adaptation, la créativité et conduit aussi à un certain détachement (malgré les fameuses racines-ventouses!). Au loin, nos parents surveillaient et protégeaient quand même leurs petits oisillons égarés. Nous n'étions pas venus au Québec pour tenter de mieux vivre et survivre ou de fuir quelque chose, comme le font certains émigrants. Je crois d'ailleurs que notre situation matérielle aurait été meilleure si nous étions restés dans notre pays natal grâce aux moyens dont disposaient nos deux familles. Cela ne m'a pas empêchée de me bâtir, au Québec, une vie professionnelle que j'aime plus que tout. Cela n'aurait probablement pas été aussi facile en France. Ici, tout était ouvert à l'époque. Le Québec recrutait. Nous avons répondu à l'invitation. On nous faisait confiance : enseignement, publications, décanat d'une université, films didactiques?

Nous avons divorcé, je ne sais plus trop pourquoi, probablement parce que nous étions en plein dans la vague d'une transition de vie liée à notre âge. En France, mon père, étant médecin, je le serais probablement devenue aussi (ou pharmacienne) si je n'avais pas choisi de suivre mon amoureux au Canada et de vivre avec lui cette aventure de jeunesse et de liberté. Mes parents m'ont alors proposé de rentrer en France et d'y reprendre des études de médecine, bien au chaud dans le cocon familial. J'ai dit non, comme si j'avais peur de retomber dans ce confort douillet (et ses exigences). De son côté, mon conjoint est rentré en France pendant plusieurs années, avant de revenir au Québec. Il n'y a pas vécu que de belles expériences!

Une personnalité (identité) propice à l'expatriation?

On ne se sort jamais indemne de l'expatriation. En bien, bien sûr. Mais il faut accepter de se trouver en permanence en déséquilibre sur un socle instable ou plutôt sur des flots bleus tumultueux, accroché à notre petit radeau personnel. Bien sûr, on aime cela plus que tout. Après une expatriation de plusieurs années, on ne peut plus redevenir comme avant, autant pour soi que pour les autres. L'envie de repartir ailleurs est toujours présente, en arrière-plan. Les racines s'étirent pour nous retenir, elles se fendillent et s'effilochent parfois, mais elles ne se laissent pas si facilement détruire. Le besoin de bouger, physiquement, mentalement et intellectuellement est toujours là. Alors, il faut voyager, voyager et voyager encore, aussi souvent et aussi longtemps que possible. Parfois, ce besoin de bouger s'exprime dans des déménagements fréquents, dans une même ville, ou vers une autre région du Québec, dès que la routine commence à se faire sentir. Même phénomène pour la vie professionnelle. Tout en assurant mes arrières, l'objectif a toujours été de progresser, d'apprendre et d'évoluer. Dès qu'il n'y avait plus de vraiment de défis à relever, je m'empressais de changer d'employeur. J'ai même abandonné, sans aucun regret, une belle sécurité d'emploi et une retraite de fonctionnaire complète. Je n'ai jamais manqué de travail.

Je me demande s'il n'existe pas un profil particulier d'expatrié. Avons-nous, plus que d'autres, le goût du risque et de l'aventure? Sommes-nous des gens plus instables mais mieux adaptables au changement? Ce désir d'ouverture sur le monde et de changement jusqu'à ce que mort s'en suive est-il inscrit dans nos gènes? En vieillissant, peut-on alors survivre, au quotidien «dans ses charentaises», au coin du feu, quand on a bougé, découvert et appris toute sa vie? Le risque d'insécurité matérielle et affective s'accroît-il? Qu'en est-il du sentiment de solitude lorsque la famille est au loin et que l'on n'a pas eu d'enfants, en grande partie à cause de l'expatriation loin de papa-maman? C'est parfois déchirant et apeurant d'imaginer une vieillesse sans défis. Il faut donc continuer à progresser et à bouger quoi qu'il arrive, en plus de maintenir bien vivants les ponts interpersonnels avec nos amis.

Retrouvez la suite 2/3 Le retour en France, une envie légitime à l'approche de la retraite ?
3/3 : Les turbulences de la vie exacerbées par l'expatriation ?

Marie-Paule Dessaint pour www.lepetitjournal.com mardi 11 février 2014
Marie-Paule Dessaint est auteur, conférencière, accompagnatrice du changement.

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