Vendredi 3 juillet 2020
Édition Internationale
Édition Internationale

En Italie, l'homme qui dénonce l'exploitation des "invisibles"

Par AFP | Publié le 28/06/2020 à 06:50 | Mis à jour le 28/06/2020 à 20:52
Aboubakar Soumahoro

En Italie, il est une figure de la défense des ouvriers agricoles, souvent des sans papiers exploités. Le syndicaliste Aboubakar Soumahoro réclame des mesures d'urgence pour ces "invisibles" que la pandémie fait sombrer un peu plus dans la précarité.

Le 16 juin, lors des "états généraux" de l'économie organisés par le gouvernement pour préparer un plan de relance post-pandémie, Aboubakar Soumahoro s'est enchaîné devant le somptueux palais romain du XVIIème où était organisé l’événement.

Ce jour-là, il voulait faire entendre la voix des précaires et réclamer une réforme de la chaîne d'approvisionnement agricole, un "plan national d'urgence pour le travail" et une modification des lois sur l'immigration.

"Nous souhaitons faire approuver par le gouvernement une +licence alimentaire+", explique Aboubakar Soumahoro, en charge du secteur agricole de l'USB, l'un des principaux syndicats du pays, indépendant.

Cette "licence" imposerait que soit mentionné sur l'emballage des aliments achetés qu'ils ont été produits sans exploitation des travailleurs.

"S'il était adopté, le dispositif permettait aux consommateurs de connaître ce qu'il mange et aux agriculteurs de ne pas avoir les mains liées par la grande distribution", ajoute l'activiste italien, né en Côte d'Ivoire il y a 40 ans.

Celle-ci "leur impose des prix qui ne leur permettent pas de vivre décemment de leur travail", accuse-t-il.

Des centaines de milliers de travailleurs agricoles étrangers sont exposés en Italie au risque d'exploitation, selon les syndicats.

Une partie d'entre eux sont soumis au "caporalato", forme moderne d'esclavage où des intermédiaires, souvent liés au crime organisé, siphonnent une grande partie des maigres salaires versés.

Arrivé en Italie il y a 20 ans, lui-même ancien ramasseur de tomates sous le soleil brûlant des Pouilles (Sud), Aboubakar Soumahoro est aujourd'hui une voix de gauche qui compte dans le paysage politique italien, et l'une des rares personnalités noires de la scène publique italienne.

- "Néo-esclavage" -

Souvent invité sur les plateaux de télévision, actif sur les réseaux sociaux, il rechigne toutefois à évoquer son parcours atypique, préférant mettre en avant les conditions de vies infernales que subissent des migrants employés dans les campagnes pour la récolte des fruits et de légumes.

afp

"Je ne suis personne, je suis juste quelqu'un qui s'inscrit dans une lutte collective où l'on veut croire que les rêves peuvent devenir réalité", répond-il.

"J'ai connu les mêmes frustrations, les mêmes humiliations, les mêmes inquiétudes qu'un grand nombre de jeunes Italiens", ajoute simplement l'activiste.

Il conteste la façon dont le gouvernement a récemment décidé de régulariser temporairement des migrants en situation irrégulière, une mesure qui vise notamment à pallier la pénurie de main d'œuvre agricole après la pandémie de coronavirus.

Depuis le 1er juin et jusqu'au 15 août, les étrangers dont le permis de séjour a expiré depuis le 31 octobre 2019 peuvent demander un permis de séjour pour une durée n'excédant pas six mois.

A la mi-juin, 32.000 demandes étaient parvenues au ministère de l'Intérieur.

"Si l'on considère qu'environ 600.000 personnes en Italie sont sans titre de séjour, on peut affirmer que nous sommes face à un échec, que ça ne fonctionne pas", affirme M. Soumahoro.

Selon lui, les employeurs à qui il revient d'effectuer la démarche, moyennant une contribution forfaitaire de 500 euros, n'ont pas l'intention de le faire "car non seulement c'est trop cher, mais il y a aussi des milliers de travailleurs exclus parce que leur permis de séjour a expiré avant la date prévue" du 31 octobre.

"Nous demandons une régularisation d'un an minimum parce dans une phase dramatique comme celle que nous vivons, on ne peut pas trouver un travail en six mois", affirme Aboubakar Soumahoro.

"On utilise l'argument de la couleur de la peau ou la provenance géographique pour réduire des personnes à des conditions de néo-esclavage", fustige-t-il.

"Mais notre combat concerne aussi des Italiens qui travaillent, des misérables qui vivent dans des conditions pénibles".

Le syndicaliste exhorte aussi l'exécutif à abroger les décrets sécurité, des lois qu'avait fait adopter en 2018 et 2019 l'ancien ministre de l'Intérieur Matteo Salvini, chef de la Ligue (extrême droite).

afp

Ces textes ont introduit la suppression du permis de séjour pour raisons humanitaires, des fonds pour le rapatriement des migrants en situation irrégulière et des restrictions en matières de sauvetage des migrants en mer.

Ces mesures n'ont pas été modifiées par la coalition formée du Mouvement Cinq étoiles (antisystème) et du Parti démocrate (gauche), au pouvoir depuis septembre dernier.

"Le gouvernement nous a dit qu'il veut réformer ces lois, alors que nous voulons qu'elles soient éliminées", explique M. Soumahoro.

0 Commentaire (s)Réagir