Jeudi 26 novembre 2020

INTERVIEW - Stéphane Hessel, l’indigné engagé

Par Lepetitjournal Cologne | Publié le 20/03/2012 à 00:00 | Mis à jour le 15/11/2012 à 11:13

 

A l'occasion de son passage jeudi dernier à Cologne pour le festival de littérature lit.Cologne, nous avons rencontré Stéphane Hessel, auteur du best-seller Indignez-vous ! et grand humaniste. L'ancien résistant et diplomate nous a livré sa vision du monde d'aujourd'hui et du combat politique

Entretien avec Stéphane Hessel vendredi 16 mars à l'hôtel Im Wasserturm (Photo : Magali Hamon)

Lepetitjournal.com : Votre ouvrage Indignez-vous s'est vendu à plus de 4,5 millions d'exemplaires dans 35 pays et est en tête des meilleures ventes 2011 en France. Vous attendiez-vous à un tel succès éditorial et à l'émergence des mouvements d'indignés un peu partout dans le monde en 2011 ?
Stéphane Hessel : Absolument pas ! Nous pensions qu'il allait intéresser les Français souvent indignés par leurs dirigeants, mais nous n'avions pas imaginé qu'il aurait un tel succès et qu'il serait traduit dans plus de 40 langues ! Je n'avais pas imaginé non plus qu'il tomberait en même temps que la généralisation de ce mouvement d'indignation. On voulait dire aux Français : "Faites attention, indignez-vous si vous n'êtes pas contents de la manière dont vous êtes gouvernés et après voyez comment vous vous engagez".
Le livre est paru le 20 octobre 2010 et à partir de janvier 2011 on a eu les révoltes en Afrique du Nord. Il y a une connexion entre cette indignation dont on parle et la façon dont les Tunisiens, les Egyptiens, les Libyens se sont indignés et ont chassé les tyrans. Le livre est tombé à un moment d'angoisse de la société, où l'on sent qu'on est en crise mais on ne sait pas comment s'en sortir. Mais il ne faut pas exagérer ma responsabilité : ce n'est pas moi qui ai lancé tous ces mouvements.

On vous fait souvent le reproche : c'est bien de s'indigner, mais vous ne donnez pas beaucoup de solutions?
Le petit livre n'est pas fait pour donner des solutions mais pour stimuler une réflexion. Il a été suivi d'un deuxième livre Engagez-vous dans lequel on indique dans quelles voies ceux qui se sont indignés peuvent se mettre à l'action et d'un troisième Le chemin de l'espérance écrit avec Edgar Morin. Cet ouvrage montre les réformes fondamentales sur lesquelles on doit pouvoir s'engager pour sortir de l'indignation et aller vers la construction.

Votre principale indignation concerne la situation au Proche-Orient. Vous avez appelé au boycott des produits israéliens et vous faites face à des attaques virulentes notamment de la communauté juive. Comment réagissez-vous et que répondez-vous à vos détracteurs ?
J'ai été attaqué très fortement pas des défenseurs inconditionnels d'Israël qui m'ont fait passer pour un affreux antisémite, ce qui est complètement idiot car j'ai déjà dit toute mon admiration pour Israël et son développement les vingt premières années de son existence. C'est à partir de 1967 et les 45 années qui ont suivi que j'ai été indigné par la façon dont les gouvernements israéliens successifs ont bafoué le droit international en faisant de l'occupation et de la colonisation. Ma colère contre Israël n'est pas celle d'un antisémite mais celle de quelqu'un qui comptait sur un gouvernement intelligent pour faire la paix avec les Palestiniens et les aider à se développer. Le CRIF m'a attaqué très vivement en disant que j'ignorais combien les Palestiniens étaient dangereux, etc. Je répondrais que lorsqu'on observe un lieu du monde, il faut essayer de le faire avec le maximum d'objectivité. Je n'ai jamais dit que les Palestiniens étaient des anges et que tous les Israéliens étaient des démons, mais je constate qu'il y a une position internationalement adoptée par le conseil de sécurité des Nations Unies qui dit qu'il faut deux Etats avec Jérusalem pour capitale de l'un et de l'autre, mais qui est malheureusement très mal défendue par ceux qui devraient la défendre, ni par Obama ni par l'Union européenne.

Quels sont les moyens pour agir et faire face à cette indifférence ?
Je ne me contente pas de m'indigner, je suis l'un des parrains du tribunal Russell sur la Palestine qui existe depuis 3 ans. Ce tribunal passe en revue toutes les violations condamnables commises par Israël mais aussi par l'Union européenne, par les Etats-Unis et par certaines grandes entreprises. Il apporte des condamnations civiques qui peuvent aider l'opinion publique et les instances mises en accusation à réagir.

A part la Palestine, quelles sont les situations qui vous préoccupent le plus aujourd'hui ?
Je suis également l'un des membres fondateurs d'un Collegium international éthique et scientifique et politique qui s'engage à répondre avec intelligence et fermeté aux défis auxquels fait face l'humanité. Les deux grands problèmes majeurs sur lesquels nous travaillons sont l'immense pauvreté à côté de la scandaleuse richesse, cette injustice mondiale qui s'est accrue aux cours des trente dernières années et l'écologie. Je suis particulièrement révolté par les injustices économiques et sociales et les dégâts infligés à la planète.

Vous êtes un européen convaincu. Que vous inspire ce que devient l'Europe aujourd'hui ? A-t-elle un rôle à jouer au milieu de cette situation internationale ?
Oui, l'Europe a un rôle à jouer qu'elle ne joue pas. Sous le poids d'un néo-libéralisme politique et financier très lourd, l'Europe n'a plus la vision qu'elle devrait porter dans ses relations. Elle se marginalise et n'a plus beaucoup d'influence auprès des Etats-Unis. On voudrait que les citoyens prennent leur destin en main et agissent sur leurs gouvernements pour les rendre plus courageux et plus confiants.

Quel est votre meilleur souvenir en tant que militant des droits de l'homme ?
C'est d'avoir participé en 1948 à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l'homme. Cela m'a donné les bases sur lesquelles j'ai mené une partie de ma vie, à savoir la lutte pour le respect du droit international.

Votre plus mauvais souvenir ?
C'est de m'être trouvé à Gaza en 2009 juste après l'épouvantable opération "Plomb durci" que les Israéliens ont imposé aux malheureux habitants de Gaza qui a fait 1.400 morts et plus de 5.000 blessés. Une opération sans aucune légitimité sur le plan des droits de l'homme.

(Photo : M.H)

Cette année, les législatives vont permettre d'élire pour la 1ère fois 11 députés des Français de l'étranger.  Vous annoncez aujourd'hui soutenir le candidat PS Pierre-Yves Le Borgn' dans la 7ème circonscription. Pourquoi lui ?
Tout d'abord c'est important que sur ces 11 députés qui vont représenter les Français de l'étranger, il y en ait quelques uns qui portent les valeurs de la gauche et d'Europe Ecologie les Verts. C'est le cas de Pierre-Yves Le Borgn' que j'ai rencontré il y a quelques années. Je souhaite son élection à l'Assemblée nationale.

Quel est sa principale qualité ?
C'est avant tout un homme cultivé, qui s'est déjà engagé en faveur des problèmes d'environnement et qui est clairement un homme de gauche. De plus c'est quelqu'un de très apprécié dans la communauté française en Allemagne.

Vous êtes né à Berlin durant la 1ère guerre mondiale. Quels sont aujourd'hui vos liens avec l'Allemagne ?
Je n'ai jamais travaillé en Allemagne comme diplomate mais j'ai toujours entretenu des liens avec le pays. J'ai une grande considération pour la façon dont le peuple allemand a traversé ce siècle très grave pour lui, avec ses succès prodigieux et ses défaites monumentales. Au-delà de tout ça, il est resté l'un des grands pays démocratiques de l'Europe.

Vous dites : les poètes sont les premiers révolutionnaires. Qui sont les poètes d'aujourd'hui ?
Pour moi, ce sont les grands poètes classiques : Goethe, Shakespeare, Baudelaire et Rimbaud. Je suis un amateur de poésie allemande, anglaise et française. Parmi les récents, je citerais pour l'Allemagne Rilke, pour la France Apollinaire et pour l'Angleterre Yeats.

Pour finir, quel est votre rêve pour l'avenir ?
L'image que j'essaie de véhiculer, je la dois à Edgar Morin qui dit : nous les 8 milliards d'humains, nous sommes encore enfermés dans de l'égoïsme, de la cupidité et de la concurrence, nous sommes comme des chenilles, mais peut-être qu'une métamorphose nous amènerait à être des papillons pouvant nous dégager des lourdeurs dont nous sommes encombrés. C'est cette métamorphose que je voudrais voir apparaître. J'ose penser que les hommes et les femmes ont des capacités non encore utilisées et que dans un élan de compassion et de solidarité, ils deviendront plus humanistes. C'est de cette évolution dont je rêve.

Propos recueillis par Magali Hamon (www.lepetitjournal.com/cologne) Mardi 20 mars 2012



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