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Une nouvelle scène à Chamcarcheang pour promouvoir l’art khmer

Par Lepetitjournal Cambodge | Publié le 17/04/2018 à 20:00 | Mis à jour le 17/04/2018 à 20:00
Photo : Mgr Olivier Schmitthaeusler
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L'agence de presse EDA, Eglises d'Asie, a interrogé Mgr Olivier Schmitthaeusler, MEP, Vicaire apostolique de Phnom Penh pour une interview exclusive. Le 6 avril dernier, l'évêque a inauguré une grande scène de théâtre à Chamcarcheang, dans la province de Takeo au Sud Cambodge. Il se réjouit de ce nouveau fruit de quinze années de travail missionnaire au Cambodge et rend hommage, dans son discours, à un peuple d’artistes et explique comment la religion catholique a évolué depuis 20 ans au Cambodge.

 

EDA : Monseigneur, vous venez d’inaugurer une scène de théâtre géante au pied de l’église Notre-Dame du Sourire à Chomkarcheang (province de Takeo). Pourquoi ici ?

Mgr Olivier Schmitthaeusler : Nous sommes au milieu des rizières, à 90 kilomètres au Sud de Phnom Penh. Une telle scène de théâtre trouverait mieux sa place à Siem Reap, au pied des temples d’Angkor, pensez-vous peut-être !

Lorsque j’étais jeune missionnaire, j’ai passé une année à Svay Sisophon dans le nord du Cambodge (1999-2000). Chaque mois, j’allais célébrer la messe pour la toute petite communauté catholique renaissante de Siem Reap à une centaine de kilomètres. Il n’y avait alors pas de prêtre résident. Je profitais du lundi pour flâner sur le site des temples d’Angkor.

Je me rappelle cette première fois, lorsque dans la forêt majestueuse d'Angkor, je découvrais au bout d'une longue allée bordée d'arbres immenses, les cinquante-quatre tours aux quatre visages du temple du Bayon, la terrasse des éléphants et le petit bijou du Bantey Srey avec mon guide qui, en khmer, m'initiait au Ramayana et au Mahabharata en m'expliquant les superbes bas-reliefs, sculptés avec tant de finesse dans ce grès rose.

Je me rappelle ma première montée laborieuse au Mont Khoulen si envoûtant, avec son bouddha géant sculpté à flanc de rocher, enveloppé dans les fumées d'encens et les prières… avec toutes ces vieilles vendant médecines traditionnelles et grigris.

J’entends encore les grillons m'accueillir à la tombée du soleil avec des cris si stridents, lorsque je franchissais le pont aux Nagas géants. Mon cœur battait alors si fort, lorsque je montais les dernières marches d'Angkor Wat : les cinq tours du mont Meru étaient devant moi, s'élevant si majestueuses dans le ciel rougeoyant... le monde sacré des dieux m'ouvrait ses bras. Les combats éternels entre le mal (Asura) et le bien (Deva), pour obtenir l'élixir de la vie en barattant la mer de lait, côtoyaient les images terrifiantes de l'enfer et les guerres qui affaiblirent le grand empire d'Angkor, mais qui ne détruisirent jamais l'âme khmère éprise de beau et de délicatesse, de grandeur et de majesté !

Lorsqu’en janvier 2002, Mgr Emile Destombes m’a nommé en charge du grand secteur de Kampot-Takeo (grand par le territoire, mais minuscule par le nombre de catholiques : un baptisé à Chomkarcheang et une famille à Choumkiri), à l’ombre des palmiers à sucre, les soirs de pleine lune, je me rappelais ces visites magiques des temples d’Angkor. C’est ainsi que dès 2004, la nuit de Noël, avec les jeunes de la paroisse Notre-Dame du Sourire, modestement, nous avons présenté la Nativité sous la forme du théâtre traditionnel khmer : le Yieke. Puis j’ai commencé à travailler avec les artistes du Bureau de la culture et des beaux-arts de la province de Takeo. Ils venaient alors chaque semaine enseigner musique et danses traditionnelles aux jeunes paroissiens et aux élèves du lycée Saint-François que j’avais fondé en 2003.

 

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De Noëls en Noëls, nos spectacles devenaient de plus en plus beaux et variés : théâtre Yieke et Bassac, théâtre de marionnettes de cuir... Les foules commençaient à arriver. De quelques centaines au début, nous étions désormais près de 2000 spectateurs en 2010, avec une troupe d’une cinquantaine d’acteurs.

Je revoyais les sourires et les mains magiques des centaines d'apsara, nymphes célestes sculptées dans la pierre, chacune différente, chacune si belle car elles sont là pour nous rappeler la beauté des dieux. Les tambours, les flûtes et les xylophones enchantaient mes oreilles. Je me rappelle ma première chair de poule en entendant chanter Tom Tov (Romeo et Juliette Khmer) et Ma Thoueng… J'étais tombé amoureux d'un art millénaire que nos jeunes et nos élèves mettaient en scène avec tant de puissance !

En 2014, j’ai assisté au grand spectacle de Jayamarman VII, le grand Roi d’Angkor, au Village culturel de Siem Reap sur une scène de trois niveaux, ornée de stucs, d’apsaras et d’éléphants, et surmontée des fameux visages au sourire si mystérieux du temple du Bayon. Ce soir-là je me suis dit : « Oui un jour nous aurons aussi notre scène à Chomkarcheang ». Jusque-là, nous louions une petite scène mobile.

Avec mon architecte (qui a dessiné les plans de l’école Montessori attenante à la paroisse en 2015 et ceux du village de la Paix en 2011 à deux kilomètres de là – qui accueillent des enfants handicapés lourds à la journée, quelques familles de sidéens et des personnes âgées –, ainsi que le nouveau centre d’artisanat en 2017 avec des ateliers de couture pour jeunes filles handicapées, des ateliers de tissage de la soie pour quatorze jeunes femmes, des ateliers de transformation de la noix de coco en huile, bonbons et savons...), nous avons dessiné une belle scène de vingt-deux mètres sur douze, à trois niveaux, ornée de trois faces du Bayon qui symbolisent la joie, la compassion et la charité, sous le regard de six palmiers à sucre, l’arbre cambodgien par excellence et à l’ombre aimante de notre belle Église Notre-Dame du Sourire.

C’est cette scène que nous avons inaugurée le 6 avril avec le Secrétaire d’État auprès du ministre de la Culture et des Beaux-Arts.

Nous étions plus de 800 : élèves et professeurs du lycée général Saint-François et du nouveau lycée technique agricole et tourisme Saint-François (inauguré 2017), parents, communautés du Vicariat, ainsi que les 150 acteurs de l'école de Chomkacheang bien sûr, mais aussi de celles de Battambang, de Mondolkiri (danse des minorités ethniques Phnong) et de l’école de danse du Vicariat...

 

Pourquoi un tel investissement dans le théâtre ?

art-khmerL’art fait partie de l’ADN du peuple cambodgien. Même si les années noires du régime génocidaire de Pol Pot ont massacré la culture, la mémoire génétique est toujours bien présente. Il me semblait important que nous puissions modestement participer à la renaissance du pays, notamment à travers la conservation des arts. Avec l’équipe des professeurs d’art de la ville provinciale de Takeo et nos élèves du lycée Saint François, nous sommes arrivés à un niveau de qualité très élevé…

Avec mes rêves qui parfois donnent des ailes, cette scène est née.

Elle s’inscrit dans mon projet pastoral d’évangélisation et de développement que j’expérimente depuis quinze ans à Takeo, et en l’occurrence pour cette scène : évangéliser à travers l’art !

Ainsi, avec mon équipe, j’ai déjà créé sept grands spectacles qui ont rassemblé villageois et paroissiens : le Vendredi Saint 2017, la Passion du Christ, moment de grande intensité lorsqu'elle a été psalmodiée sur un ton traditionnel avec Jésus crucifié sous la lumière d’un simple projecteur blanc ; le 24 juin 2017, pour la Saint Jean-Baptiste, des danses traditionnelles, avec en ouverture, la danse des bénédictions remarquablement mise en scène avec trente-deux danseuses et un lâcher de quarante-sept lanternes dans le ciel noir ; le 15 août 2017, la vie de la Vierge Marie, de l’Annonciation au Magnificat, des Noces de Cana à la Pentecôte et à la dormition de la Vierge, qui s’est élevée dans le ciel rougeoyant avec un lampion géant ; la nuit de Noël 2017, c’est le théâtre du Bassac, qui s’est mêlé aux marionnettes de cuir pour offrir le message de Noël aux foules rassemblées à l’occasion (3000 personnes) ; le 1er janvier 2018 après une course de chevaux dans les rizières asséchées, nous avons fait un concours de cerfs-volants, qui est aussi un art. Plus de 140 cerfs-volants, avec leurs longues queues qui sifflent dans le silence du ciel bleu pâle, se sont élevés au gré des vents pour le bonheur paisible des villageois d’une quinzaine de villages… Le 17 janvier 2018, nous avons offert un grand spectacle pour l’année de la famille avec une présentation de la Création du Monde et de la Première Famille, qui s’est achevé par un feu d’artifice. Et enfin, ce 6 avril 2018, après l’inauguration officielle, un extrait de la grande fresque du Ryemke (la version khmère du Ramayana) a été dansée avec grâce et fermeté par notre équipe d’acteurs en herbes qui sont devenus de vrais professionnels.

Pour les mois à venir, le calendrier est déjà prêt : inviter quelques artistes de Phnom Penh, préparer des petites scènes autour des onze premiers chapitres de la Genèse qui posent bien toutes les questions fondamentales que se pose l’Homme : le bien, le mal, le sens de la vie, le désir, la puissance, la jalousie, la beauté de la Création et enfin et surtout, la dignité de l’Homme à l’image et à la ressemblance de Dieu !

Mon but est d’offrir la possibilité aux jeunes de développer leurs talents, de participer de manière significative à la reconstruction du Cambodge à travers son patrimoine culturel, et de transmettre le message de l’Évangile à travers la beauté des arts. La beauté de Dieu se dit dans la beauté des danses et des musiques, n’est-ce pas ?

C’est une réelle joie de pouvoir rassembler jeunes et moins jeunes pour ces moments de paix où l'art est exprimé avec tant de justesse et de beauté ! C’est aussi une grande fierté pour l'Église catholique du Vicariat de Phnom Penh de pouvoir s'inscrire modestement dans la grande lignée des artistes khmers et je l’espère, honorer la Reine Kossamak qui a tant fait pour le ballet royal, le grand roi Sihanouk et la princesse Bopha Devi qui ont permis à la danse classique khmère de retrouver toutes ses lettres de noblesse après les années noires.

 

Comment comptez-vous durer dans le temps pour que, ce qui semble si dynamique aujourd’hui puisse continuer à se développer demain ?

Au-delà de l’art qui coule dans les veines de nos jeunes et de nos moins jeunes, j’ai deux atouts incontestables :

1. Le soutien de l’office de la Culture et des Beaux-Arts de la Province de Takeo qui assure une continuité de l’enseignement : danses, musique, théâtres.

2. M. Samean, mon assistant qui avec son épouse, institutrice à notre école Montessori, est passionné par la musique et la mise en scène. Il soutient nos artistes au quotidien, assure le suivi des professeurs et le dialogue pour que nos créations qui mettent la Parole de Dieu en musique et en gestes soient respectueuses du texte et digne de cette Parole que nous annonçons. Il organise les répétitions et gère à merveille notre sono et nos cent vingt phares et projecteurs, qui sont d’une haute qualité professionnelle, tout en jouant de la musique !

Enfin, pour assurer une qualité de plus en plus irréprochable, je viens d’ouvrir, en octobre 2017, une école primaire spécialisée dans les arts. Je suis en train de faire construire le bâtiment avec des fonds de Singapour, mais la première année a déjà commencé et s’est installée provisoirement dans le nouveau hall des beaux-arts juste achevé il y a quelques mois. Ce hall comporte un grand espace de répétitions, éloigné de notre lycée, car la musique et les chants dérangent parfois le calme nécessaire aux études. Il est accompagné d’une salle pour la musique traditionnelle, d’une autre pour la musique moderne, d’un studio d’enregistrement, d’une salle aux miroirs pour la danse et le maquillage et bien sûr, d’une grande salle pour stocker costumes et accessoires.

Pour cette année scolaire de 2017-2018, les enfants sont trente-cinq. Le matin, ils étudient le programme d’enseignement général et l’après-midi, une initiation au solfège et aux gestes des mains. Il faut en effet une très grande souplesse et beaucoup de flexibilité pour donner aux mains la forme parfaite des mains des apsaras ! À partir de la troisième année, ils choisiront différentes options : musique traditionnelle, danses, musique contemporaine, théâtre, dessin. Ainsi, nous assurons une base solide pour le futur de nos spectacles !

Nous avons quelques étudiants du lycée qui voudraient continuer leurs études à l’université des beaux-arts de Phnom Penh, je ne peux que les encourager !

 

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Comment comptez-vous financer ce grand projet artistique ?

Si pour la construction, j’ai trouvé quelques mécènes, il est vrai que costumes et accessoires, matériels sonores et projecteurs, instruments de musique et maintenance, professeurs et permanents représentent un budget important.

Fin 2018, je vais lancer officiellement mon projet Écotourisme, Artisanat et Arts ! Nous sommes en effet au croisement des routes qui mènent à Kampot et à Kep, stations balnéaires très appréciées. J’ai conçu le nouveau village d’artisans (lire plus haut) pour faire un tour d’environ une heure qui se concluera au restaurant de dégustation ou dans le magasin.

Avec l’année de la famille, j’espère pouvoir concrétiser un autre rêve : un petit centre pour les familles (retraites de préparation au mariage, accompagnement de jeunes couples, dialogue pour les couples plus âgés ou en difficultés). Ce centre devra être construit à côté du village des artisans et ne devrait pas être occupé à plein temps par nos familles. Aussi, je l’ouvrirai à des touristes qui pourraient passer « une nuit à la campagne » avec un dîner-spectacle devant notre grande scène…

Nous pourrons certainement continuer de travailler à la grandeur de l’art cambodgien tout en annonçant le mystère de notre foi : la vie en Dieu qui ouvre le chemin de la Vie éternelle et entre-ouvre déjà, un peu, la porte du Royaume ici-bas !

 

Retrouvez l'article original en cliquant ici.

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