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#ATTENTATS - Bafouille solidaire d'une étudiante de Sc. Po en Argentine

Par Lepetitjournal Buenos Aires | Publié le 18/11/2015 à 09:26 | Mis à jour le 06/01/2018 à 18:11



Claire est étudiante à Rosario depuis quelques mois. En réaction aux divergences d'attitudes et d'opinions qui ont suivi la mobilisation de la communauté française post-13 novembre en Argentine, elle nous a envoyé ce "joyeux pamphlet qui mélange patriotisme, remises en question et politique internationale".

Maman, c'est quoi, une ide?e ? J'aurais bien pu lui demander, a? ma me?re, quel e?tait ce lien parfois flou entre la pense?e, les Lumie?res, la volonte?, l'utopie, l'espoir et puis, au bout du chemin des e?motions et des actions en chai?ne, le progre?s.

E?tudiante en sciences politiques, j'ai la chance de be?ne?ficier d'une des bourses accorde?es par le syste?me franc?ais pour gagner l'ouverture sur le monde qu'offre une anne?e a? l'e?tranger. Je suis arrive?e en Argentine de?but aou?t, en plein coeur de l'hiver. J'ai de?couvert beaucoup de choses et, au fur et a? mesure qu'il m'a adopte?e, je suis tombe?e amoureuse de ce pays. De ce pays et, plus amplement, de ce continent ou? il reste re?ellement, avec l'espoir et l'a?me des paysages, quelque chose de re?volutionnaire.

Puis, mi-octobre, j'ai eu le mal du pays. Le mal de mon pays. On m'avait souvent parle? de lui avant mon de?part, mais je ne le craignais pas, sans doute parce que n'arrivais pas a? lui attribuer un quelconque visage. Quand il m'a enveloppe?e de sa cape a? la fois douce et acerbe, j'ai eu des envies, puis des besoins physiques avant de les mettre en relation avec des pense?es ; et enfin avec des mots. Avant de poser le pied en terre gaucho, je ne m'e?tais jamais sentie mondaine, je n'avais jamais eu l'impression d'appre?cier le confort. Pourtant, moi qui m'e?cris sur les mains a? de?faut de bloc-notes ou d'agenda, moi qui ne me brosse pas les cheveux et pre?fe?re les chemises de de?po?t-vente taille XL aux jolies robes, moi la baroudeuse un peu hippie, un peu bobo, j'ai eu envie, puis besoin, d'une tisane au tilleul et d'un muffin a? la myrtille, qu'on de?guste au fond d'un fauteuil en cuir, au coin d'une chemine?e dans laquelle on jette les cendres d'une de nos e?ternelles Gauloises. J'ai eu envie d'architecture d'inte?rieur, de fac?ades haussmanniennes, de beaute?, de raffinement, de verres ballons, de bougies parfume?es au patchouli et d'un vin chaud dans les rues de ma ville, Bordeaux, a? l'ambiance marche? de Noe?l.

Ne?e a? Neuilly d'une me?re un peu snob et d'un pe?re un peu artisto-bohe?me, qui partageaient tous les deux leur esprit de fervents Parisiens, une moitie? de coeur rue de Rivoli, des arte?res rue de Passy et des souvenirs de he?rissements de poils au coeur du onzie?me, j'ai beaucoup de?me?nage?. J'ai eu la chance de connai?tre les immenses jardins bien entretenus et les grandes maisons en pierre dont le lierre recouvre les fac?ades en Haute-Normandie. J'ai appre?cie? le caracte?re des grandes Angevines et leurs salons-salle a? manger au premier e?tage. J'ai monte? des centaines de fois les escaliers en pierre qui font faire du sport sans s'en rendre compte, pour profiter de la vue que m'offrait un petit vingt me?tres carre? sur les toits de Bordeaux, a? dix me?tres de la noble place de la Bourse et du de?licieux port de la Lune. Et puis. Et puis j'ai use? mes jeans - troue?s - sur les chaises du jardin du Luxembourg, repris mille fois cette photo du type tatoue? qui fait le poirier et crache du feu devant Beaubourg pour une pie?ce dans sa casquette. J'ai voulu faire semblant d'e?tre une vraie Parisienne, pure et dure, en courant dans les marches de la ligne 4 pour finalement me prendre les pieds dedans et m'e?taler de tout mon long. J'ai cherche? la wi-fi au Starbucks des Champs-E?lyse?es parce que j'avais e?puise? tout mon cre?dit internet en e?coutant Piaf et Brel lors d'un voyage en train post-rupture. En re?sume?, j'ai ve?cu la France, vibre? pour elle et avec elle. Le plus beau dans tout c?a ? C'est que je ne le savais pas.

En Argentine, on prend beaucoup de taxis. Les questions et discours des chauffeurs sont tous les me?mes, si re?pe?titifs qu'ils peuvent parfois devenir pesants dans tout leur tre?s agre?able respect. Tu es Franc?aise ? Que lindo. La France, c'est magnifique. Si je connais quelque chose de la France ? Bien su?r ! La Tour Eiffel, et Paris ! Paris est magnifique ! Comment c?a, la construction de la Tour Eiffel a connu une grande re?sistance ? Comment c?a, tu ne la trouves pas belle ? Que loca que sos !

En Argentine, il y a aussi beaucoup de lieux a? de?couvrir, de bars et de cafe?s franc?ais entre deux cuadras de Buenos Aires, et d'e?ve?nements inte?ressants. Samedi 14 novembre, il y avait ce festival, ou? nous sommes alle?s applaudir Manu Chao et d'autres bandas de rock national. Au milieu des pogo et des armoires a? glace sous MD, deux amies Franc?aises et moi brandissions un drapeau bleu, blanc et rouge, en sautant a? pieds joints pour ne pas terminer le festival e?crase?es dans la boue. E?liminant les calories des de?licieuses empanadas et du tendre dulce de leche, nous ne l'avons jamais la?che?. En criant « pro?xima estacio?n : esperanza », un Argentin a? ma gauche a attrape? un pan du drapeau et l'a agite? avec nous. Un autre a pris sa rele?ve. Puis encore un autre. Au final, ce sont des dizaines d'Argentins qui nous ont adresse? leur solidarite?, au moyen d'abrazos et de paroles re?confortantes. Grande fan de Manu Chao, jamais les paroles de ses chansons n'avaient eu tant de sens pour moi, et nous lui pardonnerons presque de ne pas avoir e?voque? le traumatisme qu'avait ve?cu, la veille au soir, sa ville natale.

En effet... Pourquoi cette vague de solidarite? pour la France, et non pour le Liban ou la Syrie ?

C'est la question qui, d'un autre co?te?, nous a e?te? pose?e en conclusion de messages pluto?t agressifs de la part d'autres Argentins qui, dimanche 15 novembre, se sont oppose?s a? la marche de solidarite? que mes amis et moi avons organise?e a? Rosario, notre ville d'adoption. Ces derniers perc?oivent les attentats comme la conse?quence logique de notre europe?anocentrisme et impe?rialisme.
Ont-ils tort ? L'ine?gal traitement d'un jeune hipster Parisien qui boit une bie?re en terrasse en parlant librement de sexe, auquel de nombreux citoyens du monde ont envie de s'identifier, contre celui d'un jeune Libanais qui a faim et ne connai?t pas le bonheur de l'e?mancipation, auquel il est logiquement moins e?vident de vouloir ressembler, est d'une glac?ante re?alite?. Il est juste de le souligner ; et la re?volte qui a anime? nos contradicteurs est entie?rement compre?hensible. Pourtant, lorsqu'on se renseigne un peu, on constate que seuls trois pays d'Ame?rique Latine (l'Uruguay de Pepe Mujica en te?te) ouvrent leurs portes aux re?fugie?s syriens. En Argentine, seuls 100 d'entre eux ont inte?gre? le pays avec un visa humanitaire, et cette insertion est limite?e aux familles et amis d'Argentins. Au-dela? du concept du mort-kilome?tre, c'est donc l'affectivite? qui prime et dirige les conduites politiques. L'attitude de mon cher et tendre pays d'accueil en terme de politique internationale refle?te le caracte?re tre?s paradoxal des critiques qui ont e?te? adresse?es a? mon tout aussi cher et tendre pays natal : est-ce donc - au sens lai?c du terme - un pe?che? que de se rassembler pacifiquement pour la paix, en pro?nant symboliquement les valeurs de liberte?, d'e?galite? et de fraternite? qui sont celles de la France ?

Alors oui. Si certains pro?nent la de?-sentimentalisation de la politique, ayons donc le droit de pro?ner la de?-politisation du sentiment. Tout en sachant que ces deux sphe?res resteront intimement lie?es, et que ce lien est a? l'origine de bien des de?saccords. C'est normal. C'est normal mais je t'en prie, querida Argentina, suis donc le mode?le de ceux qui ont agite? ce drapeau avec nous samedi dernier. Laisse-moi donc e?tre heureuse de te voir m'adopter, tout en marchant dans la rue la te?te haute en fredonnant La vie en rose, qu'une Madonna compassionnelle mais pas aveugle a laisse?e dans un creux de ma te?te. Les valeurs qui sont les miennes, par la chance que j'ai eue de nai?tre dans un E?tat de Droit ou? - nous ne l'aurons jamais assez re?pe?te? - je n'ai pas peur en rentrant chez moi le soir apre?s avoir bu trop de pintes et chante? dans la rue apre?s la fermeture des bars, sont une grande part de ma fierte? patriote et, si je bois du yerba mate? avant un asado ou? tes ressortissants me passionneront en parlant de la campagne scioliste, je continuerai de pro?ner les valeurs qui sont celles de mon pays natal, a? travers ses avance?es historiques. C'est peut-e?tre pour cela, d'ailleurs, que tes enseignants de faculte? me font e?tudier les re?percussions de la Re?volution Franc?aise sur les mode?les de famille latino-ame?ricains.

Alors oui. Je resterai une joyeuse salete? d'expatrie?e franc?aise qui, outre tout l'amour qu'elle t'accorde, querida Argentina, querido mundo dans son incroyable inte?gralite?, reste fie?re d'e?tre indigne?e, insolente, de chanter dans la rue, d'e?tre une fille relativement libe?re?e du machisme et des pre?juge?s, de faire des blagues borderline, d'e?couter Piaf, Brel et Fauve parce qu'on peut vivre avec son temps, de sauter de joie quand une de mes amies e?galement expatrie?e rec?oit un colis de ses parents et que nous mangeons une raclette avec du bon vin rouge. Pourquoi ? Parce que ce qu'on appelle commune?ment le « devoir de me?moire » nous pousse a? nous rappeler cette minute de silence vibrante qui avait suivi le 7 janvier. Le 13 novembre en aura fait nai?tre une seconde. Pourtant, quand on repense au 7 janvier, ce sont les minutes, les heures, les jours et les semaines qui ont suivi cette minute silencieuse dont on se souvient, ces semaines ou? les voix se sont e?leve?es bien plus haut que la peur, que la peine, que la haine ou que la mort, tout la?-haut pour aller attraper l'espoir, la force et la beaute? des regards. La seconde minute de silence implique?e par le 13 novembre sera autant de temps pour pre?parer une plus grande re?sistance, parce que la lassitude et l'abandon n'existent pas dans un monde ou? l'on peut encore rire, vibrer, e?couter, cre?er, croire, espe?rer, et se rappeler ce moment de Casablanca ou?, comme aurait dit Charlie, « l'amour plus fort que la haine » transcende chaque parcelle de peur et nous donne envie de conclure en me?me temps qu'Humphrey Bogart : « nous aurons toujours Paris ».

Claire Griois (www.lepetitjournal.com) mercredi 18 novembre 2015

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