LITTÉRATURE - La carte dans le territoire, le territoire dans la carte

Par Lepetitjournal Budapest | Publié le 13/05/2011 à 00:01 | Mis à jour le 14/11/2012 à 12:55

Gabriella Bandura analyse le roman de Michel Houellebecq qui vient d'être publié en hongrois

Pas de tourisme sexuel comme dans Plateforme, pas de collage scientifique sur la méthode des élohimites comme dans La possibilité d'une île, pas d'expérience de pointe sur le clonage des animaux comme dans Les Particules élémentaires. La carte et le territoire retrace juste la vie de Jed Martin qui, en somme, n'a rien de particulier. Il a un chauffe-eau qui tombe souvent en panne avant Noël, il passe de nombreux réveillons seul avec son père, il découvre l'amour avec Geneviève et Olga, il fait une carrière d'artiste qui le rend riche, même très riche, il aide le comissaire Jasselin à élucider un crime particulièrement atroce et finalement, il meurt, comme tout le monde. Pourquoi trouve-t-on alors aussi intéressant le livre sur Jed Martin qu'on le couronne avec le Goncourt? Comment devient cette histoire presque banale une histoire avec un H majuscule, une vraie affaire universelle qui laisse son empreinte sur la production littéraire du XXIe siècle?

Une société de spectacle

Évidemment, il y a plusieurs réponses possibles parmi lesquelles on pourrait citer les grands thèmes du roman comme la recherche de soi, l'art, la mort ou encore le leitmotiv de la France, véritable Éden touristique terrestre, présentés sous un angle omniscient. On pourrait également évoquer le souci de la méticulosité avec lequel Houellebecq présente un monde complètement envahi par les produits manufacturés et l'argent, une société de spectacle dans laquelle la valeur arrive à son stade fractal. Mais si l'on creuse plus profond, un petit détail, à première vue insignifiant, nous saute tout de suite aux yeux : la métamorphose continuelle de tous les éléments du roman qui se réalisent les uns dans les autres.

La métamorphose des éléments

Il y a tout d'abord, Jed Martin, le personnage principal, qui est photographe et peintre français, autrement dit artiste comme l'auteur du roman. Sauf que, au début de sa carrière, Jed réalise des séries de photographies des cartes « Michelin Régions » qui représentent une grande partie de l'Europe et surtout « Michelin Départements » limitées à la France. Premièrement, il participe à une exposition collective, Restons courtois, pour laquelle il choisit une partie de la carte Michelin de la Creuse. Pour l'instant, rien d'exceptionnel...

Cependant, sa deuxième exposition, intitulée La carte est plus intéressante que le territoire constitue un élément de première importance dans ce processus de métamorphose. Pour cette expo, Jed met en contraste une photo satellite prise aux alentours du ballon de Guebwiller et l'agrandissement d'une carte Michelin « Départements » de la même zone : « Le contraste était frappant : alors que la photo satellite ne laissait apparaître qu'une soupe de verts plus ou moins uniformes parsemée de vagues taches bleues, la carte développait un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols »[1].

L'influence de Baudrillard et de Borges

Cette idée de suprématie de la carte sur le territoire nous rappelle inéluctablement Simulacres et simulation de Jean Baudrillard qui débute par l'invocation d'une fable de Borges, une allégorie de la simulation par excellence. Dans cette fable, la carte de l'Empire reconstitue tellement bien le territoire qu'elle finit par le remplacer en signalant l'avènement d'un monde basé sur la simulation : « La simulation n'est plus celle d'un territoire, d'un être référentiel, d'une substance. Elle est la génération par les modèles d'un réel sans origine ni réalité: hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C'est désormais la carte qui précède le territoire ? précession des simulacres ?, c'est elle qui engendre le territoire...»[2].

Toutefois, le but du dernier Houellebecq n'est pas uniquement de souligner que la valeur connaît une épidémie générale suite à l'orgie [3] qui a entraîné la manufactorisation de tout et la perte définitive de l'authenticité mais de montrer également que l'art glisse au fur et à mesure à l'extérieur du domaine artistique et se réalise dans la cartographie. Ainsi, pour Houellebecq, ce processus de simulation du territoire à travers des photographies de cartes Michelin n'est autre qu'adopter « le point de vue d'un Dieu coparticipant, aux côtés de l'homme, à la (re)construction du monde »[4].

Un autoprotrait de l'auteur

Houellebecq (photo: www.konyves.blog.hu) insère également un magnifique autoportrait dans le roman qui n'est qu'un prétexte pour saisir une urgence encore plus urgente comme le fait souvent Dovstoïevski. Cette urgence réside dans le côté schizoïde du personnage principal qui fait surgir ses différents visages multiples se réalisant les uns dans les autres et à travers les autres. Ainsi Jed Martin devient l'écrivain Michel Houellebecq qui vit seul avec son chien, Platon, mais qui est pourtant fortuné et mondialement connu. En même temps, il devient le comissaire Jasselin qui est chargé de mener l'enquête sur le meurtre de Houellebecq et, finalement, c'est Jed qui résout l'affaire au moment où il s'aperçoit de l'absence du tableau peint par lui-même dans la maison de l'écrivain. Donc cette métamorphose continuelle se manifeste même au niveau du héros qui anéantit la distance interpersonnelle et se glisse véritablement dans la peau des autres personnages.

Platon, Heidegger, Leibniz, Kant et le chien

Mais ce déplacement ne s'arrête pas là, puisque le roman lui-même commence à fuir de son cadre littéraire prétabli et tente sa chance sur d'autres territoires. Comme la philosophie. Ou l'architecture. Et bien sûr, les bords de ce chemin sont piquantés d'humour et de sarcasme, ingrédients immanquables chez Houellebecq. Ainsi dans le village du Loiret, où se retire l'écrivain dans le roman, on tombe sur la rue Martin-Heidegger, l'impasse Leibniz ou encore le rond-point Emmanuel-Kant. Et ce n'est pas tout ! Une des sources principales de Houellebecq dans le roman est Platon, son chien, qui l'inspire tellement qu'il écrit un magnifique poème sur la philosophie de Platon et celle des chiens. Cependant, cette dimension métaphilosophique ou métaarchitecturale est davantage visible dans les passages où Jed Martin s'interroge sur le prix absurde de ses toiles et arrive à la même conclusion que Wittgenstein dans son Tractatus : « Il ne faut pas chercher de sens à ce qui n'en a aucun [...]. "Sur ce dont je ne peux parler, j'ai obligation de me taire" »[5] ou quand il adopte le point de vue d'un architecte lors de l'analyse du bâtiment des euthanasieurs à Zurich :  « Une seule différence demeurait, la qualité du béton, et là on pouvait en être sûr [...] »[6].

Une poupée russe

Roman d'une densité et d'une richesse incroyables, le dernier Houellebecq fonctionne comme une poupée russe rangée dans une macro-Boîte qui contient encore d'innombrables petites poupées dans de petites boîtes et elles sont loin d'être fermées, au contraire, il y a de magnifiques passages entre eux... Ainsi leurs contenus, commes les personnages, ou encore divers domaines, comme les arts, la philosophie ou la cartographie, se faufilent les uns dans les autres en faisant disparaître toute hiérarchie dans la Boîte. Cette macro-Boîte s'appelle La carte et le territoire dans laquelle la carte n'est finalement même pas plus intéressante que le territoire, puisqu'elle est dans le territoire ainsi que le territoire dans la carte. Il ne nous reste que cette minuscule conjonction et, signe de la juxtaposition des poupées emboîtées et, peut-être, le ressort de cette affaire universelle peinte par Houellebecq dans son dernier roman.

Gabriella Bandura (www.lepetitjournal.com/budapest.html), vendredi 13 mai 2011

 


[1] HOUELLEBECQ, Michel, La carte et le territoire, Paris, Flammarion, 2010, p. 82.

[2] BAUDRILLARD, Jean, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981, p. 10.

[3] BAUDRILLARD, Jean, La transparence du mal, Paris, Galilée, 1990, p. 11.

[4] La carte et le territoire, p. 84.

[5] Ibid., p. 395.

[6] Ibid., p. 370.

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