Édition internationale

PATRICK OURIAGHLI - "Il faut changer la façon dont la société traite les personnes en difficulté"

Écrit par Lepetitjournal Bucarest
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 22 mai 2013

L'association Ateliere F?r? Frontiere (AFF), qui s'occupe de l'insertion professionnelle des personnes en difficulté, vient de fêter ses quatre ans d'activité en Roumanie. Entretien avec son directeur, Patrick Ouriaghli.

Patrick Ouriaghli (à gauche de la photo), avec quatre de ses anciens employés, le 16 mai dernier lors de l'anniversaire d'AFF (photo : D.R.)

Lepetitjournal.com/Bucarest - Quel bilan tirez-vous après quatre ans ?

Patrick Ouriaghli - Environ 100 personnes ont travaillé en insertion à Ateliere F?r? Frontiere, et 39% d'entre elles ont trouvé un emploi après leur passage chez nous. Pour les personnes en difficulté, l'atelier est un tremplin d'une durée maximum de deux ans, qui leur permet d'être réorientées vers le marché du travail classique. Parmi celles qui ont réussi à s'insérer, plus de la moitié sont encore dans les entreprises qui les ont employées. Il faut rappeler que AFF est un atelier d'insertion par l'activité économique, il est donc important pour nous que nos employés soient rémunérés, de manière à ce qu'ils aient une véritable motivation dans le travail. Par ailleurs, en 2009, les revenus liés à l'activité économique représentaient seulement 3% du budget de l'association, alors qu'en 2012, environ 40% des ressources de notre budget provenaient des ventes de produits et services. C'est en grande partie grâce à la collecte des déchets électroniques que le flux de production est alimenté, et que les revenus économiques sont assurés. En 2012, 100 tonnes de matériel informatique ont été collectées, triées puis démantelées ou reconditionnées. 88% des équipemets informatiques ont été donnés à des associations et écoles. On peut aussi mentionner le projet Assoclic, par lequel nous avons donné 1.500 ordinateurs à des écoles l'année dernière. Mais les ventes d'ordinateurs ont également nettement progressé par rapport aux années précédentes : elles ont représenté 27% du chiffre d'affaires en 2012. On a su consolider ces trois secteurs : le social, le solidaire et l'économique. 

Vous qui travaillez dans l'insertion professionnelle depuis longtemps, quelles sont les évolutions dans ce domaine en Roumanie ?

Les évolutions sont lentes. Au niveau législatif, les lois doivent évoluer en fonction des directives européennes, mais en réalité elles n'ont pas été votées et encore moins appliquées. Par contre, nous avons créé le Réseau des entreprises d'insertion (RISE, ndlr), composé de sept autres associations roumaines qui font de l'insertion par l'activité économique, réseau dont l'objectif est de faire du lobbying et d'améliorer nos capacités. De même, il y a de plus en plus d'individus et d'entreprises sensibles à l'entrepreneuriat dans l'économie sociale et solidaire. Ceci étant, même si cela devient à la mode, c'est encore loin de devenir un "quatrième secteur", comme on dit en France.  

Quels sont les enjeux majeurs pour votre association ? 

L'enjeu majeur est de changer la façon dont la société traite les personnes en difficulté. Il faut changer l'image de l'associatif en Roumanie, qui est perçue comme de la charité, alors que nous ne sommes pas du tout dans cette démarche-là. Nous voulons montrer qu'il est réellement possible de se reconstruire par le travail, qu'on peut accorder une deuxième chance à certaines personnes, qu'il n'est jamais trop tard pour prendre un nouveau départ. Ce n'est pas facile dans le contexte roumain, où l'insertion par l'activité économique en est à ses débuts, où il y a peu d'exemples. Mais il y en a, et lors de l'anniversaire des quatre ans de l'atelier, quatre anciens salariés en insertion chez AFF ont parlé de leur expérience d'insertion réussie chez Pasion Servive, Sky consulting et Mega Image. Par ailleurs, contrairement à la majorité des pays de l'UE où les financement publics représentent la plus grosse part des subventions, nous n'avons jamais eu de soutien financier de la part des pouvoirs publics. Au début, la moitié de notre budget provenait du Samu social via le Fonds social européen, ce qui nous a permis d'ouvrir notre structure. Puis, en 2012, on a remplacé cette aide par la vente de nos produits et de nos services. Mais l'équilibre reste fragile. Il faut aussi assurer une stabilité sur le long terme à nos employés, quand bien même ils ne gagnent que 200 euros par mois.

Quelles sont vos perspectives pour l'avenir ?

Nous avons déjà commencé à développer d'autres activités, afin d'équilibrer le budget, de diversifier notre public et d'accueillir plus de salariés. En ce moment, l'atelier accueille en moyenne 15 personnes ; d'ici 2015, on voudrait arriver à 30. Nous aimerions nous ouvrir aux personnes qui ont un handicap physique lourd, ou à un public féminin. C'est pourquoi nous avons développé une activité de confection de maroquinerie à partir de bâches publicitaires recyclées. Nous venons aussi d'emménager dans des locaux deux fois plus grands qu'auparavant, ce qui nous permettra d'avoir plus d'espace de stockage. En parallèle, nous avons besoin de fidéliser les sponsors privés, et d'attirer de nouveaux partenaires financiers dans un contexte économique difficile. Nous ne pourrons jamais nous autofinancer à 100%, de par la nature même de notre personnel, très éloigné de l'emploi et loin d'être aussi productif que la moyenne. Nous avons donc besoin de développer des partenariats stratégiques comme ceux que nous avons avec BRD, Carrefour, Apanova ou la fondation Webhelp, qui nous soutiennent financièrement et humainement, mais font également appel à nos services, et facilitent donc l'embauche des salariés en fin de parcours d'insertion chez Ateliere F?r? Frontiere.
Propos recueillis par Julia Beurq (www.lepetitjournal.com/Bucarest) mercredi 22 mai 2013 

 

lepetitjournal.com bucarest
Publié le 21 mai 2013, mis à jour le 22 mai 2013
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos