Vendredi 3 juillet 2020

Confinement : une journaliste de Mumbai partage son quotidien

Par lepetitjournal.com Bombay | Publié le 20/05/2020 à 01:05 | Mis à jour le 20/05/2020 à 01:05
Photo : @hemantmorparia
confinement inde coronavirus

Après une série de témoignages de Français résidents en Inde, la rédaction a pensé qu’il serait aussi intéressant d’avoir le point de vue d‘Indiens pendant le confinement. Les vécus de chacun sont, de toute évidence, très différents les uns des autres et subjectifs. Ils ne reflètent pas la situation ou les opinions “des Indiens” ou de tel ou tel groupe social. De même, il y a autant de façons de vivre son confinement que de personnes et de familles. Lire les vies des autres, entrer par leur témoignage dans leur quotidien, nous aide à recréer un peu de ce “vivre ensemble” mis à mal par le confinement, et aussi, nous le pensons à se sentir moins seuls.

 

Cette semaine, dans la série Témoignages d’Indiens sur le confinement, nous vous proposons, le témoignage de Lyla Bavadam qui, du fait de son statut de journaliste, a l’autorisation de sortir dans la rue pendant le confinement. (For English, scroll down)


 

Lyla Bavadam : “J’espère que le gouvernement profitera de cette crise pour prendre conscience de certains problèmes dans notre pays.”

 

confinement covid-19 lyla bavadam

 

Quel a été l’impact du confinement sur votre vie familiale et professionnelle ? 

Je n’aurais jamais imaginé que travailler à la maison soit si fatiguant. Le plus difficile est de rester concentré, alors qu’on est constamment interrompu. Mes colocataires (mes chats) pensent que je suis en vacances puisque je suis en permanence à la maison ! Le niveau de concentration que j’avais au bureau me manque.

Depuis le début du confinement, mon respect pour les femmes actives occidentales n’a cessé d’augmenter. Sans aide à domicile, la plupart jonglent toute leur vie entre la vie professionnelle et la vie de famille. Je le fais depuis seulement 40 jours et je suis exténuée. Bien sur, je ne suis pas équipée en appareils électroménagers, comme un lave-linge, mais même si j’en avais un... le travail est sans fin. 

Patienter dans les files d’attente, l’angoisse qu’il n’y ait plus de légumes frais, ne pas savoir si le confinement sera prolongé ou deviendra plus strict - tout cela a été stressant.

Du côté positif, mes talents de cuisinière se sont fortement améliorés et je me rends même compte que cuisiner me plait. Je suis en bien meilleure forme physique avec toutes les tâches domestiques que j’effectue. Même si les journées sont bien chargées, ma mère et moi apprécions de pouvoir passer du temps ensemble.

J’ai de la chance puisqu’étant journaliste, je suis autorisée à sortir durant le confinement et n’ai donc pas ressenti un réel sentiment d’enfermement comme d’autres. Ce confinement a été, dans une certaine mesure, un avant-goût de la retraite. Je pense que ne pas aller au bureau me manquera dès que j’arrêterai de travailler. 

 

Qu’avez-vous appris pendant cette période ?

Plus qu’une leçon, ce confinement a été pour moi un rappel que je peux vivre tout en abandonnant ce que je croyais indispensable. La Nature a été poussée dans un recoin par les humains, nous qui sommes, par nature, avares. 

J'ai respiré un air plus pur, écouté les chants des oiseaux et, aussi fou que cela paraisse, j’ai les pieds plus propres ! Toute une journée passée dans la poussière de Mumbai n'épargne pas les pieds et les ongles des orteils qui sont souvent noirs le soir (ndlr : la plupart des Mumbaikars portent des chaussures ouvertes pour ne pas souffrir de la chaleur). 

J’ai aussi été témoin de l’interconnexion de la vie. Les quartiers d’affaires de Mumbai sont désertés. Initialement, les humains et les animaux qui y dépendaient les uns des autres ont été affamés et se sont retrouvés dans une situation désespérée. Habituellement, les vendeurs ambulants de thé et de nourriture s’occupent des animaux de la rue. Dès que ces derniers ont déserté leur stand pour cause de confinement, les animaux n’ont plus rien eu à manger. Heureusement, les ONG et les habitants des résidences ont pris le relais pour les nourrir. 

 

confinement coronavirus lyla bavadam
@wsdindia

 

Comment imaginez-vous la fin du confinement ?

C’est une question difficile. 

J’espère que nous pourrons le faire en douceur mais je ne suis pas sûre de ce que je veux dire en écrivant cela. Tout ce que je sais c’est que j’espère qu’il n’y aura pas de recrudescence brutale dans le nombre de cas qui mènerait à un second confinement obligatoire. Mais je sais aussi que l’écart entre mes souhaits et la réalité risque bien d’être grand. 

Depuis quelques semaines, le concept d’immunité collective, comme le modèle suédois, me parait la solution la plus logique, pratique et faisable pour l’Inde. Mais accepter l’idée et les principes d’immunité collective et choisir l’approche suédoise requiert une intégrité politique et un courage et selon moi, notre gouvernement ne possède aucun des deux. Ses représentants politiques ne perdent jamais de vue les prochaines élections. Et avouer au peuple que le gouvernement est sans pouvoir face au virus et que la seule solution est d’y faire face au jour le jour n’est pas quelque chose que le gouvernement indien est capable de faire. Dire “oui, certains mourront” est une vérité inacceptable pour le gouvernement tout autant que pour le peuple. Mais c’est notre réalité, tout comme la tuberculose, la malnutrition, la malaria, la famine et d’autres qui tuent régulièrement depuis des décennies. 

Nous faisons aussi face au problème de responsabilité personnelle et de maturité - le gouvernement devrait être en mesure de s’appuyer sur les citoyens pour le déconfinement. Mais, il est plus probable que, si le nombre de cas augmentent les citoyens accusent le gouvernement d’avoir relâché les mesures du confinement trop rapidement au lieu de savourer leur liberté et de gérer la situation avec maturité. C’est un cercle vicieux. 

 

coronavirus mumbai train
Le train local de Mumbai - @dombivlikar

 

Je me demande aussi comment les écoles seront rouvertes. Comment les transports publics - en particulier les trains à Mumbai - redémarreront. En Suède, le modèle repose sur le principe que les habitants ne sont pas ignorants et sont capables de prendre soin d’eux-mêmes. Mais, nous avons deux variables en Inde qui pourraient poser problème si nous utilisions le même modèle : la taille de notre population et la conviction que si nos transports, écoles, magasins sont de nouveau ouverts, alors tout est résolu et nous pouvons de nouveau sortir en masse. Nous avons eu la preuve de cette situation il y a peu lorsque les magasins d’alcools ont ouvert et que les gens se sont bousculés et entassés à l'entrée de ces magasins. 

Le système des zones rouges, oranges et vertes est, je suppose, un plan adéquat pour une réouverture par étapes. Mais, le plus important est peut-être de se préparer à une recrudescence des cas et du taux de mortalité une fois que le confinement sera levé. Puis ensuite, faire en sorte d’avoir suffisamment d'hôpitaux, unités d’urgences et zones de quarantaine prêts en cas de seconde vague au lieu d’attendre et d’instaurer de nouveau un confinement strict si l'épidémie repart. C’est-à-dire gérer le virus au cas par cas et non pas imposer des restrictions à des zones entières. 

Je pense que les grandes sociétés indiennes pourraient participer davantage à la gestion de cette crise sanitaire. Les industries doivent redémarrer pour des raisons évidentes. Une idée serait peut-être qu’elles transforment leurs sites de production en zones de quarantaine et relancent leur production à pleine capacité. Laissez-les héberger leurs employés essentiels pour les 2 à 3 mois prochains. Laissez les usines devenir le domicile de ces travailleurs, et les compagnies prendre soin de leurs besoins pendant qu’ils travaillent. 

 

Les changements que vous aimeriez voir à l’issue de cette crise ?

En tant que citoyenne du monde, je souhaiterai que la Chine ferme ses marchés d’animaux vivants. En tant que citoyenne indienne, j’espère que le gouvernement profitera de cette crise pour prendre conscience de certains problèmes. Nous avions un réseau de petites entreprises qui a disparu suite à la politique appliquée par notre gouvernement. La charge fiscale imposée aux petits entrepreneurs a été si grande que nombreux sont ceux qui ont préféré importer plutôt que produire. Nous en avons payé le prix durant le confinement - des produits essentiels comme les masques ou les gants ont été en rupture de stock suite à l'arrêt des importations. 

J'espère que le gouvernement évaluera aussi les thématiques suivantes :

  1. Offrir des logements urbains décents aux plus démunis - demander le respect des distances de sécurité dans les bidonvilles est cruellement ironique.
  2. Permettre aux villages de devenir auto-suffisants pour que leurs villageois n’aient pas besoin de les quitter et de venir travailler dans les zones urbaines.
  3. Améliorer nos structures sanitaires à tous les niveaux.
  4. Fournir plus d'équipement aux agriculteurs et des prix plus avantageux pour leur récolte.
  5. Respecter la nature et la faune et garantir qu’aucun des endroits qui leur sont nécessaires ne soit réquisitionné… De fait, plus d’espaces devraient être dédiés à la nature pour lui permettre de s’épanouir.

Plus que tout, les humains doivent comprendre que nous ne sommes pas les “Seigneurs de l’Univers”. Nous sommes vulnérables et faibles et devons vivre avec gratitude plutôt qu’avec avarice. 

 

coronavirus Sanjay Gandhi park
Le Sanjay Gandhi National Park au nord de Bombay

 

 

*****

 

La version originale du témoignage de Lyla Bavadam (English original version below) : 

 

Who are you?

I’m a journalist in Mumbai but whatever I write here is my personal opinion.

 

What’s the impact of the lockdown on your personal and professional life?

I never imagined working from home would be so tiring. The worst part is that one cannot focus on anything fully – there are always interruptions. People (and my cats) think I’m on holiday because I’m home! I miss the quiet concentration for work that I have in my office.

The other thing is my respect for women in the West has gone up immensely. Without house help most of them have handled home and family and a professional life throughout their lives. I've been doing this for 40 days and I’m exhausted. Of course I lack automated help like a washing machine but, even then… the work is non-stop.

Standing in queues, the anxiety that there will be no fresh vegetables, not knowing whether the lockdown will be extended or be more severe – these things have been stressful.

To look on the brighter side – my cooking has not only improved drastically but I find I actually enjoy it. Also all that housework has made me fitter!

And though the days in the house have been go go go just being around is nice for my elderly mother and me.

I’ve been lucky because as a journalist I am allowed to go out during the lockdown so I’ve not felt any cabin fever. However, it has been an indication, to some extent, of what retirement will be like. I think I will miss not going to office once I stop working.

 

What is your vision of India’s end of lockdown?

This is a tough one. My wish is that we will do it smoothly but even I am not sure of what I mean when I write that. All I know is that I wish that there will not be a wild upsurge in cases resulting in yet another lockdown.

But I also know that the gap between my wish and the reality is likely to be very big. Over the last few weeks the idea of herd immunity and the Swedish way of doing things seems the most logical and practical and do-able. But accepting the idea and principles of herd immunity and taking the Swedish approach require political integrity and courage – sorry, but my government lacks both. At the back of their minds is always the next election. And to tell the public that the government is helpless in the face of this disease and that we have to face it as it comes is not something the Indian government is capable of doing. To say that ‘yes, some people will die’ is an unacceptable truth to both the government and the public. But that is the reality; just like TB, malnutrition, malaria, starvation etc have been taking lives regularly for decades.

There is also the matter of personal responsibility and maturity – the government should be able to rely on this in citizens once the country opens up again but the chances are that a blame game is more likely to start if the virus cases increase with citizens blaming the government for opening up instead of relishing their freedom and  handling it maturely. It is a vicious circle

I wonder how schools will be reopened. How public transport – especially Mumbai’s local trains – will be restarted. Sweden works on the principle that people are not stupid and they will take care of themselves but we have two things working against this in India. Our population numbers. And a belief that if transport, schools, shops etc open up then its ok and we can all go out in large numbers. There was an indication of this the other day when the liquor shops were opened up and people were jostling and shoving at the entrance of the shops.  

The red, orange, green zoning system is a good plan I guess for a staggered opening. Perhaps the most important thing is to be prepared for is a upsurge in cases and also mortalities once the lockdown is called off and then, not to reimplement another lockdown but instead, to have enough quarantine, hospital and emergency facilities ready. Basically to handle the virus on a case by case basis and not impose restrictions on entire zones.

I think that that the big business houses of India could do more at this stage. Manufacturing needs to start for all the obvious reasons. Perhaps the big corporates can start 100 per cent operations by making their manufacturing facilities into quarantine zones. Let them take in their essential workers for the next two/three months. Let the factory premises becomes their homes with the company taking care of their needs while they work.

 

What did you learn from this lockdown?

More than a learning for me it was a reminder that I can do without a lot of things I thought I needed. And that Nature has been shoved into a corner by humans and that we, as a species, are greedy. 

I breathed cleaner air, heard bird song through the day and, crazy as this sounds, had cleaner feet! The grime and dust of Mumbai means that nails and feet are a mess at the end of every day.

I also saw the interconnectedness of life. The business areas of Mumbai were totally deserted. The humans and the animals there who depended on each other were hungry and in quite a desperate situation for the first few days. Usually the tea sellers, street food sellers all look after the street animals but when they were not there the animals stayed hungry till NGOs and local people started feeding them.

 

How would you like things to evolve, as a society, for better cohesion and collective growth, by the end of the crisis?

As a global citizen I would like China to stop its wet markets.

As an Indian I hope the government takes this as a wake up call to restart our own manufacturing. We had a healthy small business sector that has been shot to pieces because of the policies of our own government. The tax  burdens put on small entrepreneurs has been so great that huge numbers of them preferred to become importers instead of manufacturers. We paid the price of this during the lockdown – something as basic as gloves and masks were in short supply because all imports were halted during the time of the virus.

I hope that the Indian government also looks at

  1. Urban housing for the poor – to ask for physical distancing in slums is a cruel joke
  2. Making village economies viable so that people do not have to leave villages and come for work to urban areas
  3. Upgrading our health facilities at every level
  4. Providing more facilities to and giving better prices to farmers
  5. Respecting Nature and wildlife and ensuring that whatever space it has is not encroached on… actually more space should be created for Nature to flourish  

Above all, humans need to understand that we are not the Lords of the Universe. We are susceptible and weak and need to live with an attitude of gratitude instead of one of greed.

 

coronavirus flamingo Thane
Flamingoes transiting via Mumbai - @1008gv

 


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