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Polémique : Facebook est-il un vecteur de haine en Birmanie ?

Par Marie-Sophie Villin | Publié le 20/06/2018 à 20:00 | Mis à jour le 29/06/2018 à 11:58
Facebook en Birmanie

Facebook est le premier réseau social en Birmanie. Outil de contacts professionnels ou familiaux comme de recherche d’informations, il propage souvent des rumeurs aux répercussions parfois dramatiques. Depuis plusieurs mois au cœur d’un scandale mondial, accusé d’entretenir un discours haineux à l’encontre des Rohingyas dans l’Arakan, Facebook suscite la polémique.

Pour une population de 53 millions d’habitants, la Birmanie compte 27 millions d’utilisateurs Facebook, selon le militant numérique Thant Sin. Pour ces millions de personnes, ce réseau social constitue la principale, voire leur seule, source d’information. Les Birmans n’utilisent presque pas Internet directement, ils passent essentiellement par Facebook. Les contenus diffusés forment donc – ou déforment – leur perception de la réalité. Messenger, la messagerie reliée à Facebook, est notamment accusée de faciliter la circulation de mensonges.

Des chaînes de messages prévenant d’attaques imminentes ont circulé, créant la tension nécessaire pour déclencher des violences. Le 11 septembre 2017, de nombreuses personnes de confession bouddhiste ont reçu des messages prévenant que des musulmans préparaient une attaque contre des bouddhistes ; dans le même temps, des musulmans ont reçu des alertes que des membres de Ma Ba Tha, mouvement religieux bouddhiste nationaliste et extrémiste, s’en prendraient aux musulmans. Facebook utilise cet épisode comme exemple d’efficacité de sa détection des messages de haine. Mais le réseau passe sous silence qu’il n’est absolument pas à l’origine de la détection de ces messages et qu’il lui a fallu plusieurs jours avant de réagir. Ce sont des organisations de la société civile (OSC) qui ont traduit ces contenus haineux du birman vers l’anglais avant de les signaler à Facebook, lequel a réagi très lentement pour finalement bloquer ces messages. Cette vigilance, les OSC l’assurent régulièrement afin de palier la passivité et la lenteur de Facebook en la matière.

 

Facebook Birmanie

 

Les discours haineux sur Facebook sont de plus en plus nombreux depuis l’intensification de la crise des Rohingyas l’année dernière. Le 12 mars, le président de la commission d’enquête de l’ONU sur les droits de l’Homme en Birmanie, Marzuki Darusman, lors d’une session du conseil des droits de l’Homme de l’ONU, a dénoncé le rôle de Facebook : "Ce réseau a substantiellement contribué au niveau d’acrimonie, de dissension et de conflit au sein du public. Le discours haineux en fait partie." Début avril 2018, le scandale explose. Le chercheur Raymond Serrato diffuse le résultat de son analyse de 15 000 messages postés sur le groupe Facebook des supporteurs de Ma Ba Tha, qui compte 55 000 membres. Il constate un "pic de haine" les 24 et 25 août, lors des attaques de l’Armée du Salut des Rohingyas de l’Arakan contre l’armée nationale. Le nombre de messages haineux est passé de quelques-uns par jour à plus de 250. Les interactions, soient les messages postés en réponse, ont, elles, augmenté de 200% : objectivement, ces militants nationalistes utilisent Facebook pour encourager à la radicalisation… et le réseau ne réagit pas. 

Ainsi le 2 avril 2018, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, dans une interview à Vox au sujet d’autres scandales dans lesquels son entreprise est impliquée (dont celui de Cambridge Analytica) affirme que "nos systèmes détectent ce qu’il se passe dans la situation birmane. Nous empêchons ces messages de se diffuser." 

Une assertion que ne partagent pas les organisations de la société civile birmane Phandeeyar, Center for Social Integrity, Burma Monitor, Equality Myanmar, Myanmar Human Rights Educator Network et Mido. Le 5 avril 2018, elles rendent publique une lettre ouverte à Mark Zuckerberg. Elles l’accusent de ne pas avoir de système efficace de détection des messages de haine et de se reposer sur elles, les organisations de la société civile, pour la vigilance. Elles lui demandent de créer une touche sur Messenger permettant de signaler qu’un message est haineux. Surtout, ces organisations réclament que Facebook investisse plus dans le contrôle des contenus qu’il diffuse : "Nous vous exhortons à être proactif et plus attentif aux groupes locaux comme les nôtres qui sont investis dans la recherche de solutions et – encore plus important - nous vous sommons d’être plus transparent sur vos méthodes, leurs évolutions et leur efficacité, afin de nous permettre de travailler ensemble de manière plus performante." Des enquêteurs des Nations Unies et des organisations de droits de l’Homme se sont joints à ces OSC dans leur protestation.

Le 9 avril, Mark Zuckerberg leur répond avec une lettre publiée dans le New-York Times. Il y affirme qu’il a embauché des douzaines de Birmans pour rejoindre ses équipes de modérateurs chargée du contrôle des contenus et qu’une équipe spéciale travaille " à une meilleure compréhension des défis locaux spécifiques et à la construction des bons outils pour assurer la sécurité des utilisateurs ". Pour les organisations de la société civile, ce n’est toujours pas suffisant : " Cela ne change pas notre conviction profonde que les améliorations que vous proposez ne permettent pas d’être sûr que les utilisateurs birmans bénéficient des mêmes exigences de précautions que les utilisateurs des Etats-Unis ou d’Europe." Ces OSC demandent des réponses plus concrètes.

Le 18 mai à Toronto, lors d’une conférence de presse sur les droits de l’Homme, des militants de Birmanie, de Syrie, du Bangladesh, du Sri Lanka, du Vietnam, d’Inde, des Philippines et d’Ethiopie se sont unis en coalition. Ils accusent Facebook de ne pas faire assez d’efforts pour leurs pays et protestent que les négociations avec le réseau social s’avèrent toutes improductives. Facebook ne mettrait en place aucune mesure réelle car le marché dans ces pays n’est pas assez intéressant : développer la modération des langues birmane ou singhalaise serait trop coûteuse au regard des bénéfices possibles dans ces pays.

Le 7 juin, après qu’une équipe de Facebook s’est rendue en Birmanie, les comptes de plusieurs moines bouddhistes ultranationalistes ont été interdits. D’autres ont dû supprimer leurs publications pour pouvoir accéder à leur compte. Lors de cette visite, le responsable Facebook de la zone Asie-Pacifique a également confirmé que le nombre de personnes travaillant sur la Birmanie allait être augmenté, sans toutefois donner de chiffre précis et sans expliquer comment et où il comptait trouver assez de modérateurs compétents et birmanophones.

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