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« Les législatives ont mis un terme aux clivages entre 8 et 14 Mars » 

Par Camille Devars Bex | Publié le 13/05/2018 à 20:45 | Mis à jour le 17/05/2018 à 10:33
lebanese elections

Pascal Monin, professeur à l’USJ et responsable du master de communication et marketing politique, tire pour nous les enseignements des élections législatives.

 

Quelles leçons doit-on tirer de la nouvelle loi électorale (découpage et mode de scrutin) ?

C'est une première expérience. On a essayé d'instaurer la proportionnelle en y insérant une dose majoritaire. Il faut maintenant réfléchir à une manière d’allier les clivages confessionnels et territoriales avec la proportionnelle. Il n’est pas normal que des députés puissent être élus avec 40000 voix, d'autres avec 20000 et d'autres encore avec 77 vois préférentielles. De même, il est urgent de revoir le découpage des circonscriptions pour plus d’équilibre démographique.

Il y a encore tant à apporter au sujet de la représentativité des femmes au sein du paysage politique. Seulement six candidates ont été élues. C’est un record, mais c'est trop peu. La loi devrait imposer un quota sinon cela ne changera jamais.

La balance est toutefois plus positive que négative. Il faut tendre vers plus de transparence, une plus grande représentativité, un vrai contrôle des dépenses, un accès plus équilibré aux médias, une prise en compte des difficultés des personnes à mobilité réduite ou non voyantes. Et il faut lutter contre l’abstention.


Les nombreuses infractions au processus électoral remettent-elles en cause la légitimité des résultats ?

Comme dans toutes les élections, il y a eu des violations ou infractions. Le Conseil constitutionnel dira son mot sur les recours en invalidation, mais je n’ai pas eu vent de fautes graves.
Le gros bémol de cette campagne est l'argent utilisé par les partis pour gagner en visibilité dans les médias, et pour parfois « acheter les votes ». Les candidats qui n'avaient pas les moyens n’ont pas pu se payer des émissions à la télévision et de la publicité. Il faudra réfléchir à des réformes pour apporter un rééquilibrage au profit des candidats moins aisés par un contrôle de l’accès aux médias plus stricte et plus juste.
Au sujet des violations constatées, il faut, là aussi, plus de contrôle. Les élections doivent être contrôlées par un comité totalement indépendant disposant de prérogatives et de moyens nécessaires pour empêcher les fraudes. Il faudrait aussi mettre en place un gouvernement formé uniquement par des non-candidats aux élections législatives.
Pour moi, ce scrutin est une réussite et quelque soient les reproches, elles restent dans le cadre de l'acceptable au vu de la manière dont les précédents scrutins étaient organisés. On ne pourra plus revenir en arrière, en principe, ni sur la proportionnelle, ni sur le vote des Libanais de l’étranger.

 

Seulement 49% des Libanais inscrits sur les listes électorales se sont rendus aux urnes, contre 54% en 2009. Comment expliquez-vous ce recul de la participation ?
Plusieurs causes ont pu mener à ce fort taux d’abstention. D’abord, la complexité de la loi électorale, ni vraiment proportionnelle, ni vraiment majoritaire. Elle ne va pas dans le sens de la culture et de la tradition électorale, marquée par le panachage et le scrutin majoritaire.
Ensuite, le jeu des alliances parfois surprenantes. Beaucoup n’ont pas voulu voter pour des partis avec lesquels ils n’avaient pas d’affinité, même si un candidat qu’ils voulaient voir élu figurait sur leur liste. De plus en plus de Libanais se méfient des partis politiques, et nombreux sont ceux qui ne croient malheureusement plus au changement par les élections.
Le système désignant le lieu de vote selon le lieu de naissance des parents peut aussi expliquer le fait que de nombreux Libanais n’ont pas voulu ou pu se déplacer le jour des élections. Je déplore, dans ce cadre, l’absence de méga-centres permettant de voter à partir du lieu de résidence avec la carte biométrique.
Enfin, il faudrait vraiment épurer les listes électorales car beaucoup de nombreux inscrits n’habitent plus au Liban et, apparemment, figurent toujours sur ces listes.

 

Le tandem chiite Amal-Hezbollah a remporté la quasi-totalité des 27 sièges réservés à leur communauté. Quelles seront selon-vous les conséquences de cette victoire ?
Le tandem chiite a su verrouiller la représentativité chiite et les voix discordantes n'ont pas réussi à être élues. Il est légitimé par les urnes. Le Hezbollah, qui a obtenu plus de voix qu’Amal au sein de la communauté chiite, renforce sa position au sein des institutions en s’assurant, grâce à ses alliances, un tiers de blocage au sein du Parlement et une position de force dans prochain gouvernement. Il sort plus tranquille par rapport au débat concernant ses armes et l'avenir de la résistance. Il aura également un poids non négligeable sur dans toutes les questions et projets qui seront abordés.
De manière générale, il sera désormais plus difficile de passer outre l'avis du Hezbollah et du mouvement Amal, dont le chef, Nabih Berry, sera sans doute reconduit à la présidence de la Chambre.

 

A l’inverse, le Courant du Futur a perdu un tiers de ses sièges. Quelles sont les raisons de ce recul ?
Cela s’explique en grande partie par le passage à la proportionnelle mais il faut toutefois nuancer ces résultats. Le Futur reste une force incontournable, la première au sein de la communauté sunnite. Les personnalités extérieures au parti de M. Hariri qui se sont fait élire l’ont été individuellement (pour les députés sunnites), et resteront isolées s’ils ne forment pas un groupe parlementaire unique, comme tente de le faire l’ancien Premier ministre Najib Mikati. Ces résultats ont permis à Saad Hariri d'éclaircir la situation au sein de son courant et de sa communauté. Son opposant le plus farouche, Achraf Rifi, n’a pas réussi à se faire élire.
Je pense qu’il sera reconduit son poste de Premier ministre mais il aura toutefois un peu plus de difficultés à former un gouvernement car il y a un rééquilibrage des forces en présence et les demandes ou conditions des uns et des autres sont nombreuses.

 

Tandis que les Forces libanaises (FL) enregistrent une forte progression et que le CPL se maintient, que doit-on penser des nouveaux rapports de forces au sein de la rue chrétienne ?
Les FL ont su tirer leur épingle du jeu, en faisant élire leurs candidats grâce à la proportionnelle et ce, en ne présentant qu'un seul candidat par circonscription. Cependant, une grande partie des députés FL qui se sont fait élire ne l'ont pas forcément été au détriment du CPL, mais des indépendants ou des autres partis chrétiens comme les Kataeb.
De son côté, le parti du président Michel Aoun a compris les complexités de la nouvelle loi électorale. Ils ont su construire des alliances qui étaient plus électorales que politiques. Le CPL possède toujours la majorité des voix et des députés chrétiens, mais les FL ne sont plus une force marginale. Elles joueront un rôle non négligeable dans les négociations autour de la formation du nouveau gouvernement. Les FL auraient tort de s’opposer au CPL et au président et, en même temps, le CPL aurait tort de pousser les FL dans l'opposition.
Le CPL et ses alliés s’en sortent avec un des groupes parlementaires les plus larges permettant au président Aoun de sortir plutôt renforcé et de poursuivre sa politique de réformes et de lutte contre la corruption qui lui est chère. Ces résultats devraient pousser les deux partis chrétiens à se retrouver à nouveau et redonner vie à l’accord de Meerab ayant scellé la réconciliation FL-
CPL.

 

Les candidats de la société civile ont réussi à faire entrer une députée au Parlement. Que penser de leurs résultats ?
Le total des voix de ce que l’on a appelé « société civile » est inférieur à ce qu'on pouvait escompter. Il ne faut pas que le siège remporté à Beyrouth, favorisé d’ailleurs par une abstention record et, donc, un seuil d’éligibilité bas, élude, pour eux, la nécessité de remettre en cause leur stratégie. L’alliance hétéroclite sous le label « société civile » a présenté 66 candidats, et a été favorisée par l'abstention mais elle n'a pas su attirer la confiance de ceux déçus par les partis politiques traditionnels. Elle n’a pas transformé l'essai des élections municipales de 2016 à Beyrouth. Elle a été débordée par des partis plus expérimentés et ayant plus de moyens. L’argument du « tous pourris » n'était pas porteur, car pas très constructif et le vote utile l’a emporté sur le vote-sanction dans ces élections.

 

Les clivages dits du « 8 mars » et du « 14 mars » sont-ils toujours d’actualité après ces élections ?

Les législatives ont définitivement mis un terme aux clivages politiques traditionnels.  La page du 8 mars et du 14 mars est tournée.

Dans la période qui s'ouvre, les majorités et les minorités seront changeantes selon les sujets, les dossiers clivants comme les armes du Hezbollah ou les plus consensuels comme la corruption ou le problème des déchets. Le prochain gouvernement devra faire face à une situation économique et financière des plus inquiétantes et devra aussi répondre aux exigences de la communauté internationale à ce niveau, en terme de réformes notamment (conférences CEDRE et Bruxelles…) De même, la prochaine équipe gouvernementale aura avec le chef de l’Etat à traiter du problème des déplacés syriens, afin de favoriser leur retour « en sécurité » en Syrie et s’opposer aux dangers de leur implantation.

Enfin, il est fort à parier que le bras de fer entre le président Aoun et M. Berry se poursuive dans les semaines qui viennent. Michel Aoun porte une vision très réformatrice des institutions et à ce titre, il sera sans doute opposé à des partis portant une logique différente.

 

 

Camille Devars Bex

Camille Devars Bex

Passionnée de voyage et de littérature, capable de réciter par cœur les discours de Gandhi où les pièces de Camus. A vocation de devenir experte en houmous libanais.
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