La statue équestre de Chulalongkorn : histoire et symbolique

Par La rédaction de Bangkok | Publié le 23/10/2008 à 02:00 | Mis à jour le 24/10/2018 à 05:28
Photo : กสิณธร ราชโอรส - La statue équestre du roi Chulalongkorn (Rama V)
Chulalongkorn-statue

Chaque année, le 23 octobre, les Thaïlandais commémorent la disparition du roi Rama V, grand réformateur de la Thaïlande vénéré comme une quasi divinité. A Bangkok, ils sont nombreux à venir lui rendre hommage au pied de sa statue équestre. Fabriquée en France, celle-ci témoigne de l'influence européenne dans la modernisation du Siam

En cet après-midi du 11 novembre 1908, les Bangkokois sont nombreux pour assister à l'inauguration du monument qui commémore les 40 ans de règne du roi Rama V. Et la surprise parmi l'assistance est grande lorsque le drap qui cache la statue tombe enfin : perchée à 3 mètres du sol, sur un imposant socle en marbre, c'est une statue en bronze du roi Chulalongkorn à cheval et vêtu de l'uniforme des maréchaux européens qui se dresse au milieu de la place.

Nouveauté dans le paysage architectural

Dénotant dans le paysage architectural de l'époque, la statue équestre de Rama V rappelle l'esprit d'ouverture dont a fait preuve le roi tout au long de son règne. Plusieurs détails de la statue témoignent de cette modernité.

Tout d'abord, la représentation en trois dimensions est complètement inédite. La tradition voulait que le roi demeure invisible à ses sujets. A l'époque, les premières représentations du roi sont encore récentes;elles datent du règne du père de Chulalongkorn, Rama IV, qui fit frapper des pièces à son effigie. Ensuite, dans une civilisation où l'éléphant est l'animal symbole du pouvoir royal, la représentation à cheval est elle aussi complètement nouvelle. Enfin, en se faisant représenter vêtu à l'occidentale en uniforme de maréchal, Rama V rappelle que c'est le modèle occidental qui l'a inspiré lorsqu'il a entrepris ses nombreuses réformes. Maurizio Peleggi (historien spécialiste de la Thaïlande au XIXe et XXe), considère d'ailleurs que cette statue, mais aussi celles qui seront érigées sur le même modèle dans les années suivantes, sont autant de témoignages visibles et concrets de l'esprit de modernisation qui anime les souverains du Siam au début du XXe siècle.

La tradition préservée

Pourtant, cette statue n'est pas en rupture totale avec la tradition. On notera ainsi, qu'à la différence des statues équestres occidentales qui sont généralement en mouvement, celle de Rama V est totalement immobile et le roi lui-même est figé. Pour les spécialistes, cette posture a été choisie volontairement pour former une continuité avec les représentations iconographiques de Bouddha qui lui est toujours représenté immobile. Certains pensent alors que cette similitude iconographique est une forme de déification de Rama V. D'autres préfèrent voir dans cette statue équestre "à l'occidentale"un élément parmi d'autres de la modernisation amorcée sous le règne de Chulalongkorn. Les Thaïlandais, eux, ne s'y sont d'ailleurs pas trompés et c'est au roi modernisateur du royaume qu'ils viennent rendre hommage le 23 octobre dans un pieux mélange de prières et d'offrandes.
Lire aussi notre article du 19 octobre 2006 23 octobre, jour de Chulalongkorn

Eléonore FOSSE (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html) mercredi 22 octobre 2008

Le choix d'un monument pour les 40 ans de règne d'un grand roi
Rama V est monté sur le trône en 1868 et à l'approche de ses 40 ans de règne, l'idée germe dans son esprit d'ériger dans Bangkok un monument commémoratif. Au début de l'année 1907, la décision du roi est prise : son monument s'élèvera dans le quartier de Dusit, qui n'est à l'époque qu'une vaste esplanade vide. (Le parlement ne sera achevé qu'en 1915). A quoi ressemblera le monument, personne ne le sait encore et lorsqu'en mars 1907, Rama V embarque pour l'Europe, rien n'est encore arrêté. Différents projets sont proposés comme une arche sur le modèle de la porte de Brandebourg, mais le roi les refuse tous. A la lecture de la correspondance royale, il apparaît que Chulalongkorn avait, dés le début, l'idée de faire ériger une statue équestre sur le modèle de ce qu'il avait vu en Italie, lors de son premier voyage en Europe en 1897. Sa visite de Versailles, au printemps 1907, achève de le convaincre. Comme Louis XIV, le monarque absolu, dont la statue trône dans la cour d'honneur du château, Rama V marquerait aussi Bangkok de son emprunte avec sa statue équestre. C'est donc en France que Rama V fait réaliser sa statue. A la mi-juin 1907, le voici posant pour le sculpteur Georges-Ernest Saulo dans les ateliers de fonderie des frères Susse, boulevard de la Madeleine à Paris. Lui, qui détestait les séances de pose, est absolument enchanté de la qualité du travail des artistes français. Dans une lettre à sa fille la princesse Nipha Nobhanol, il écrit : "Je dois reconnaître que les sculpteurs français travaillent plus vite que les italiens et le rendu de leur travail est d'emblée ressemblant". C'est le sculpteur animalier Clovis E.Masson qui réalisera le cheval du roi. En juin 1908, la statue est achevée et expédiée à Bangkok où elle arrive en temps voulu pour la cérémonie de novembre.
Lire aussi : Maurizio Peleggi, Lords of things: the fashioning of the Siamese Monarchy's modern image, 2002, university of Hawaï, Press, 232 p. (E.F. ? LPJ 22/10/2008)

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