Jakarta

MANAGEMENT INTERCULTUREL - Bien travailler en Indonésie

Hadjare Zerrad, étudiante à ESCP Europe, a vécu six mois à Jakarta dans le cadre d'un semestre d'échange universitaire avec Universitas Indonesia. À la fois étudiante et employée en alternance chez IBM Indonesia, elle nous fait partager son expérience ainsi que les conclusions de son mémoire consacré au Management Interculturel. Un sujet sensible dans un pays où les expatriés ont souvent du mal à comprendre le fonctionnement de leurs homologues indonésiens dans le milieu professionnel. 

« L'Indonésie est un partenaire incontournable pour la France. Les relations entre les deux pays ne sont pas encore à la hauteur de leur potentiel ». Laurent Fabius, août 2013, Siège de l’ASEAN

Certains Français qui se sont rendus en Indonésie vous le diront : il est surprenant de constater à quel point nous méconnaissons l’Indonésie et en avons une vision stéréotypée. Encore pire : quand nous racontons à notre entourage que nous avons travaillé, étudié, vécu ou tout simplement visité l’Indonésie, ils s’imaginent un pays flou et imaginaire situé « quelque part en Asie ».

C’est à partir de ce constat et grâce à une opportunité que j’ai choisi d’aller en Indonésie. Etudiante à l’ESCP Europe et travaillant en alternance chez IBM France, j’en ai profité pour effectuer mon semestre d’échange à Universitas Indonesia (l’université d’Etat de Jakarta), et travailler chez IBM Indonesia pendant un semestre.

Etonnée par ce que j’ai découvert en Indonésie, j’ai décidé d’en faire le sujet principal de mon mémoire de recherche : Le management interculturel entre la France et l’Indonésie : A quelles difficultés sont confrontés les Français travaillant en Indonésie ?

Les ressources académiques sur le management interculturel mentionnant l’Indonésie faisant défaut, j’ai tenté de faire ma propre étude, à travers une recherche qualitative sur le terrain. Je n’ai pas la volonté de positionner mes conclusions comme une référence en matière de management en Indonésie : je souhaite avant tout proposer des premières pistes de réflexion et apporter des débuts de réponses à tous ceux qui s’interrogent sur l’Indonésie. 

Mes conclusions

La majorité des ouvrages de management interculturel abordent le management en Asie comme s’il était transposable d’un pays à l’autre, et semblent oublier que les pays asiatiques, notamment en Asie du Sud-Est, ne sont une extension ni de la Chine, ni du Japon. Ce serait comme dire que tous les Européens fonctionnent de la même manière que les Allemands. Les « tartes à la crème » asiatiques les plus fréquentes sont les clichés du poids de la hiérarchie, de l’importance de la famille, et de la peur de « perdre la face ». Ces notions sont en fait universelles : la vraie question est le sens qu’elles prennent dans chaque contexte particulier.

La peur de l’exclusion

Philippe d’Iribarne (chercheur français et directeur de recherche au CNRS) explique que les individus interprètent une situation ou une action concrète en l’associant inconsciemment à quelque chose de « redouté » : « Dans chaque société, l’opposition entre deux expériences tient une place centrale. D’un côté, un péril particulier est perçu comme menaçant gravement chacun […] conduisant à un état catastrophique. De l’autre, des voies de salut sont vues comme permettant de conjurer ce péril. […] Pour évoquer cette opposition, nous parlerons de scène de péril et de salut ou, par raccourci, de scène de référence. » (Penser la diversité du monde, 2008). En France, la scène de référence, celle par laquelle les individus expliquent inconsciemment toute action, c’est « la crainte d’une position servile » qui mène à « fièrement résister à la peur et aux intérêts mesquins ».

En Indonésie, la scène de référence c’est plutôt la crainte d’être confronté à une « fermeture » de l’autre, opposée à des relations ouvertes et agréables (Anda Djoehana Wiradikarta, Gérer les femmes et les hommes en Indonésie : le cas de Total, thèse soutenue en 2010). Il en découle notamment le souci de ne pas se sentir exclu. C’est pour cette raison qu’en Indonésie, on essaie d’éviter l’expression brutale du conflit. Le sourire est l’expression inconsciente d’une attitude « d'ouverture ». Par exemple, pour dire « non », on préfèrera des formes « arrondies » de la négation comme belum, « pas encore », ou kurang, « pas assez ».

Les malentendus interculturels proviennent souvent de la différence d’interprétation d’une même situation.

Une logique du consensus

Une conséquence de la crainte inconsciente de la « fermeture » est la nécessité, pour un manager, d’impliquer ses subordonnés dans le processus de prise de décision. La recherche du consensus est un élément fondamental : c’est pour cette raison que les processus décisionnels peuvent être longs. Le risque est en effet que si un subordonné a le sentiment qu’il n’a pas été impliqué dans la prise de décision, il fasse traîner les choses ou les fasse mal.

Il est à cet égard intéressant de noter que les Indonésiens semblent apprécier de travailler dans des entreprises néerlandaises ou scandinaves, qui viennent de sociétés où le consensus est le fonctionnement social légitime.

La notion de « honte », malu, n’est pas comme en France associée à celle d’« honneur » et de « rang », mais au sentiment d’être exclu du groupe auquel on considère qu’on appartient.

L’image du « bon chef »

Quel que soit le pays, l’idéal pour un manager est de correspondre à l’image du « bon chef ». En Indonésie, les individus attendent du chef les caractéristiques suivantes :

  • Le chef est compétent, cohérent, et il inspire confiance dans la validité de ses instructions
  • Il donne à ses subordonnés le sentiment qu’ils peuvent argumenter
  • Il ne se contente pas de donner des ordres sans expliquer
  • Il fait comprendre à ses subordonnés sa démarche et ses objectifs
  • Il est proche de ses hommes
  • Il donne l’exemple en mettant la main à la pâte
  • Il accorde de l’autonomie et fait confiance à ses subordonnés
  • Ses subordonnés savent qu’il est disponible en cas de problème
  • Il est bienveillant, agréable et amical 

Un point classique de malentendu est qu’un chef français risque de percevoir un subordonné indonésien comme « attendant les ordres ». En effet, alors qu’un subordonné français tend à définir lui-même ses responsabilités, comme l’explique Philippe d’Iribarne (La Logique de l’honneur, 1989), un subordonné indonésien attend de son supérieur qu’il soit clair et en outre, disponible s’il a un problème. 

Pour bien travailler avec des Indonésiens 

Il est fondamental d’avoir une attitude ouverte. Les Indonésiens ont connu la colonisation néerlandaise jusqu’en 1942, et le spectre du colon blanc européen plane encore sur l’environnement des affaires. Le meilleur moyen de faire échouer toute tentative de business avec des Indonésiens est de faire preuve de prétention, d’orgueil, et de se présenter en position de supériorité. Imaginez de toute façon votre agacement si un étranger se permettait une telle attitude en France... Par ailleurs, il convient de garder à l’esprit que l’Indonésie est un pays en voie de développement. Les Indonésiens en sont conscients et entendent apprendre, et tout l’intérêt des Français et de se positionner comme un partenaire pour accompagner le développement de l’Indonésie, plutôt que comme ceux qui vont extorquer leurs richesses et « leur apprendre la vie ». Cet état d’esprit sera très mal perçu et risque de détruire la relation franco-indonésienne : sans l’impression d’être un partenaire sur le même pied d’égalité, les Indonésiens se fermeront à toute relation et se cantonneront à une bonne entente de façade, sans jamais creuser les opportunités réelles derrière.

Dans l’imaginaire indonésien, les Français sont perçus comme ouverts, courtois et charmants. Leur image est donc favorable. Les Français peuvent surfer sur cette vague pour nouer un premier dialogue avec les Indonésiens et briser la glace. Cependant, cela ne sera pas suffisant pour construire une relation pérenne : le simple fait d’être « français » et de bénéficier de cette aura n’est que la première étape vers une relation équitable et juste entre Français et Indonésiens. Il convient aux Français qui sont en Indonésie d’aller vers les Indonésiens pour profondément comprendre la manière dont ils fonctionnent, et faire preuve de bienveillance afin d’aboutir à une harmonie dans l’environnement des affaires. 

Hadjare Zerrad* pour (www.lepetitjournal.com/jakarta) mardi 11 juillet 2017

* à ESCP Europe, en collaboration avec Anda Djoehana Wiradikarta, enseignant-chercheur en management interculturel, membre de l'équipe "Gestion & Société" (www.cerebe.org)

 
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