HISTOIRE - Le camp de concentration de Redl-Zipf mis en lumière par Cyril Mallet

 

Cyril Mallet, ancien attaché parlementaire de Pierre Yves Le Borgn’ nous présente son livre, nouvellement paru auprès de la maison d’édition Codex et consacré au camp de concentration de Redl-Zipf (1943-1945). Partant d’un travail de recherche sur ce camp annexe de Mauthausen, Le doctorant en Allemand (Université de Rouen) et en Histoire (Justus Liebig Universität Giessen) met en lumière le rôle méconnu de ces camps annexes, oubliés des récits officiels.


Lepetitjournal.com/cologne : Comment en êtes-vous venu à vous consacrer à ce thème ?

Cyril Mallet : Cela a commencé lorsque j’étais en Autriche, où j’ai commencé mon master de recherche en études germaniques. Il fallait que je trouve un sujet et j’ai habité une ville à 10 kilomètres de Redl-Zipf. Quand on parle des camps, on a tendance à parler des camps de concentration principaux, Dachau, Buchenwald etc. On ne sait pas forcément que de ces camps-là dépendaient des camps plus petits. Zipf notamment, pour le camp de Mauthausen en Autriche. (…) J’y ai donc consacré mes recherches de master.

Alors, en résumé, de quoi traite le livre ?
C’est une monographie consacrée à un camp oublié (…). Après les défaites successives subies par l’Allemagne nazie à partir de 1942, il est décidé de transférer sous terre ou dans différents endroits comme des grottes ou des caves de brasseries les usines d’armement afin qu’elles ne soient plus détruites par l’aviation alliée. Le camp de Redl-Zipf, en lien avec les V2, va ainsi être ouvert officiellement le 11 octobre 1943 dans les caves d’une brasserie encore très réputée aujourd’hui, la ZipferBrauerei. La première activité des déportés sera de creuser d’autres caves et de construire un centre d’essai pour tester les moteurs des V2.
La brasserie étant aujourd’hui en activité, il est très difficile pour le chercheur d’obtenir une autorisation de visiter les caves. Le chercheur étranger devra également faire face à un mutisme de la part des Autrichiens désireux de tourner la page de cette histoire nationale qu’ils ont tant de mal à accepter. Ainsi, lorsque j’ai commencé l’étude de ce camp, quelqu’un a gravé des croix gammées sur ma boite aux lettres…c’est une période qui dérange malheureusement encore beaucoup en Autriche.

C’est donc un livre de recherche ?
Oui, c’est vraiment un livre de recherche à partir d’archives, de témoignages et d’interviews de personnes ayant vécu à proximité du camp, dans les années 1940. En soi, le camp n’a été ouvert que dix-neuf mois : d’octobre 1943 à mai 1945. L’ouverture de ce camp est à mettre en relation avec la production des V2 rendue plus que nécessaire par les défaites subies du côté allemand. Ces « armes de représailles » (Vergeltungswaffen) parfois appelées « armes miraculeuses » (Wunderwaffen) étaient le seul outil capable de faire gagner la guerre à l’Allemagne nazie. Il faut donc les produire en grand nombre et c’est là qu’il est décidé d’utiliser une main d’œuvre gratuite pour les produire, les déportés des camps de concentration.

Quelle a été votre démarche pour mener vos recherches ?
Je suis parti tout d’abord des nombreux témoignages puisqu’il y avait un survivant, Paul Le Caër, qui avait écrit plusieurs livres sur son expérience dans ce camp. C’était quelque chose de très personnel empreint de sentiments. Lui était Français mais je voulais avoir une vision plus européenne. J’ai donc consulté des témoignages écrits par d’anciens déportés italiens, français, espagnols, allemands et autrichiens. J’ai ensuite comparé les archives existantes avec les informations contenues dans les témoignages. Cela m’a permis de replacer le camp de Zipf dans l’univers concentrationnaire, parce que j’ai pu remarqué très rapidement que Zipf n’était pas le seul camp dépendant de Mauthausen à être en rapport avecles V2.

Photo du camp de Mauthausen, dont dépendait le camp de Redl-Zipf (KZ Gendkstätte Mauthausen)

Ce n’était pas trop compliqué de trouver des témoignages de cette période de l'Histoire ?
Un professeur de l’université de Salzbourg collecte des témoignages d’anciens déportés issus des pays de langue romane. J’ai passé une après-midi entière à y chercher des témoignages en rapport avec le camp de Zipf.
Le problème d’aujourd’hui lorsqu’on a un témoignage est qu’on ne sait pas si le déporté a vraiment vécu l’événement, ou bien s’il cite quelque chose qu’il a entendu ou lu auparavant. L’avantage avec Paul, c’est qu’il avait une place assez intéressante dans le camp, puisqu’il travaillait à l’infirmerie. Il a pu voir certaines choses, comme des meurtres commis par les SS. Il a eu accès à des informations et des faits que d’autres déportés n’avaient pas. Il était donc une source à ne pas négliger.

C’est donc un livre universitaire, mais à qui le conseilleriez-vous ? A ceux qui ont envie de commencer avec cette thématique ou ceux qui veulent aller plus loin ?
C’est un peu pour les deux types de public. Je n’ai pas voulu rédiger ce travail dans un langage trop universitaire car le but de cet ouvrage est d’être lu par quiconque s’intéresse de près ou de loin à cette période, familles de déportés ou non. Je me suis rendu compte que dans le cadre d’un master, on manquait de temps pour tout étudier. Cette monographie a aussi pour mission de montrer aux futurs chercheurs ce qui a été fait sur Zipf et ce qu’il reste à étudier.

Qu’est-ce que l’étude de Zipf apporte à l’étude plus générale des camps de concentration ?
Cela montre tout d’abord le rôle joué par les camps annexes au service de l’industrie d’armement. En se focalisant sur Zipf, il est aussi possible de montrer qu’il y avait un univers “interconcentrationnaire“. En effet, on considère que chaque camp annexe dépendait du camp principal. Zipf dépendait bien du camp central de Mauthausen puisque les déportés venaient de celui-ci. Mais pour sa mission en rapport avec les V2, il dépendait plutôt du camp central de Dora-Mittelbau, qui était, lui, spécialisé dans la construction de ces bombes volantes.

On peut donc tracer des lignes de dépendances entre les camps ?
Oui, le dernier chapitre du livre fait d’ailleurs un lien avec ma thèse de doctorat consacrée au programme 14f13 (ndlr : programme d’euthanasie par gaz des déportés), puisqu’on remarque que des déportés ont quitté le camp de Zipf et ont été transférés au camp central. De là, il y a ceux qui retournent dans un autre camp annexe en lien avec les V2 (comme le camp d’Ebensee par exemple), ou alors ceux qui étaient envoyés dans la chambre à gaz du centre d’euthanasie situé dans le château d’Hartheim en Autriche. C’est intéressant, car on n’a jamais vu ou étudié le fait que les camps annexes étaient des “pourvoyeurs“ du programme 14f13.

Et c'est vers ce programme nazi 14f13 que vous avez dirigé votre thèse ?
En effet. Cela permet ainsi d’émettre des hypothèses que je veux prouver dans ma thèse actuellement. Le programme 14f13 (ou Aktion 14f13) concerne l’euthanasie des déportés les plus faibles. Après l’étude des archives du camp de Zipf, on peut raisonnablement se demander si ce programme n’a pas servi à éliminer également les témoins ayant servi dans les camps en rapport avec les V2 afin d’éviter que les secrets ne soient divulgués notamment aux Alliés.

Emotionnellement, comment gérez-vous les recherches sur ce sujet difficile ?
Beaucoup de mes amis ne comprennent pas que je travaille sur ce sujet. Au début, c'était un peu difficile. Avec le temps, on a une sorte de carapace et on n'est plus du tout touché par ce qu’on lit. L’historien se doit de garder une certaine distance par rapport à ce qu’il lit même s’il a entre les mains des témoignages horribles. L’exemple le plus terrible à propos de Zipf concerne un déporté qui s’est enfui et qui a été repris par les nazis. Afin de le faire parler, lui, ainsi que son complice resté au camp, les SS ont placé les deux déportés l’un après l’autre dans une cuve remplie d’eau sous laquelle ils ont allumé un feu. Les deux hommes ont ainsi été cuits vivants. En lisant cela, on se pose beaucoup de questions sur le genre humain.

Qu’est-ce qu’un lecteur du petitjournal.com peut trouver dans ce livre ?
Savoir qu’il y a eu des camps annexes, est important. Il y a vraiment une différence entre camp annexe et camp principal. Quand on parle d’un camp, on parle d’un univers concentrationnaire, voire d’une "nébuleuse concentrationnaire" dans le jargon des historiens. Pour Mauthausen, il y avait 49 camps annexes si l’on considère que le château d’Hartheim était une annexe de Mauthausen. (…) Les camps centraux étaient cachés, mais les camps annexes étaient au milieu des villages, dans les villes et on ne pouvait pas ne pas les voir. Ensuite, les gens ne savent pas toujours faire la différence entre un camp de concentration et un camp d’extermination. Lorsque je dis que je travaille sur un camp de concentration, on me dit souvent “ah sur Auschwitz!“. Ce livre met en lumière ce qu’on vécu les déportés. J’ai connu Paul Le Caër pendant 10 ans avant qu’il ne décède récemment. On s’attache beaucoup aux personnes et on ne peut qu’être admiratif du parcours vécu dans le camp et le parcours vécu après. La vie de Paul après 1945 a été de faire reconnaître le camp, notamment pour que les déportés morts là-bas ne soit pas oubliés. C’est grâce à lui qu’il y a à proximité de l’ancien camp de Redl-Zipf un mémorial et c’est aussi lui qui a aidé la justice à retrouver d’anciens criminels. Il aura été toute sa vie durant un militant de la mémoire.

Propos recueillis par Jeanne Meyer (www.lepetitjournal/cologne.com) Mardi 18 juillet 2017

Pour vous procurer l’ouvrage, veuillez vous rendre sur la page du diffuseur en cliquant ici.


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